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Feldenkraisnow

Préambule à  La peur de tomberde Tim Nevill
par Ilana Nevill (traduction B.Wong)

Ilana, épouse de l’auteur, éclaire le lecteur sur les raisons et les conditions de l’écriture de LA PEUR DE LA CHUTE. Elle espère que le récit de Tim est un témoignage convaincant des possibilités offertes par la Méthode Feldenkrais – même dans des circonstances vraiment difficiles.

A l’été 2020, alors que l’épidémie de Covid avait interrompu notre déménagement pas-à-pas d’un petit hameau de montagne des Pyrénées   jusqu’à Aurillac, dans le Cantal, mon mari Tim et moi-même avons décidé de nous lancer dans une démarche d’apprentissage Feldenkrais à l’issue incertaine, plutôt que de céder au découragement. Nous avions une raison précise de partir dans une exploration dont nous savions qu’elle allait mettre à l’épreuve notre patience et notre bonne volonté. Tim avait un besoin urgent de retrouver de la sécurité dans sa marche, qui se détériorait peu à peu après une mauvaise chute plusieurs hivers auparavant. Cet accident lui avait laissé des douleurs occasionnelles au dos, mais il refusait de consulter un médecin. J’avais tenté de faire de mon mieux en lui donnant des IF parsemées d’éléments appropriés de PCM, quand j’en avais le temps, tout en gérant la centaine d’autres tâches qui requéraient mon attention. Le mode préféré de Tim pour s’en sortir consistait à passer beaucoup de temps confortablement assis dans un fauteuil, à lire ou à écouter de la musique.

Bien que nous soyons tous deux extrêmement fatigués, parfois irritables et abattus, et que nous commencions à « sentir le poids de l’âge », les choses ont commencé à s’améliorer une fois que Tim eut reconnu qu’il devait y avoir une part de vérité dans le choix très clair entre « On s’en sert ou on le perd » [ NdT : en anglais : ‘Use it or lose it’]. Il consentit donc à ma suggestion que s’il voulait vraiment améliorer sa mobilité, nous devions aborder de front les « patterns » de protection et de compensation profondément ancrés qu’il avait acquis au fil des années, qui remontaient pour certains au traumatisme d’avoir été mis en pension à l’âge de 6 ans. Ceux-ci s’étaient peu à peu accentués à la suite de cette chute d’il y a longtemps, ajoutant de nouveaux patterns de compensation à ceux déjà bien établis.

Nous avons conclu un contrat : nous allions tous deux prendre note de nos observations personnelles, de nos découvertes, de nos questions et de nos expériences; et écrire un compte-rendu à la fin du projet que nous avions en tête, Tim du point de vue d’un élève Feldenkrais vieillissant et qui était enfin prêt, et surtout désireux de découvrir comment « sortir un peu de sa tête » et commencer à habiter à nouveau son corps ; et moi, du point de vue d’une praticienne Feldenkrais expérimentée tout à fait consciente de la complexité émotionnelle qui apparaît inévitablement quand on travaille avec son conjoint.

Les notes de Tim qui servent de base à LA PEUR DE TOMBER ont été griffonnées dans un petit cahier. Il avait écrit sur la couverture « Découverte de moi-même sur le tard ». Après réflexion, il a remplacé « moi-même » par « mon corps ».                         
Quand j’ai lu son texte, je me suis demandée si la première formulation n’était pas plus pertinente. 

Mon propre compte-rendu reste à écrire. Voici ce que je voudrais dire ici : au cours de cette période de travail en commun sans précédent et si intense, à la recherche de nouvelles façons de surmonter des habitudes ancrées, Tim, l’élève le plus « intéressant », (on pourrait moins utilement le qualifier de « difficile ») avec lequel j’aie jamais travaillé de façon régulière en plus de 30 ans de pratique, m’a appris plus que ce que j’aurais jamais pu espérer ou attendre.

Ce compte-rendu qu’il me reste à écrire sera basé sur de nouvelles intuitions, de nouvelles idées et des propositions pratiques capables d’enrichir le travail  Feldenkrais. Pour que mon mari retrouve de la sécurité sur ses pieds en mettant en application dans son fonctionnement quotidien ce qu’il apprenait dans nos séances, j’ai suivi l’exemple de Moshe Feldenkrais : j’ai utilisé mon propre corps comme laboratoire pour explorer l’interaction complexe entre mouvement, sentiment, sensation et pensée – plus particulièrement ce qui touche à la prise de conscience de la qualité de la respiration et du rôle puissant de nos yeux.

Mon projet de recherche a nécessité une discipline rigoureuse, c’est-à-dire consacrer au moins 30 minutes chaque matin à l’exploration de toutes sortes d’« exercices » inspirés du Feldenkrais et du Qi gong – la plupart en position debout ou assise, pour utiliser de façon optimale la force de la gravité.  Combinant divers éléments de PCM et d’IF, les séquences de mouvement avec lesquelles je jouais m’apparaissaient comme des « leçons » potentielles prometteuses. Par la suite, quand je les ai testées avec Tim, cobaye consentant, certaines d’entre elles se sont révélées d’une efficacité surprenante.

Notre exigeant projet a fonctionné parce que nous avons plutôt bien réussi à garder sur un pied d’égalité l’« apprenant » et l’« enseignante ». En tant qu’« enseignante-apprenante »,  j’ai sans doute tiré encore plus de bénéfice de cette aventure que Tim. Cependant, une chose est sûre : consciemment ou non, Tim est en passe d’arriver à une compréhension du poème ECOUTER (LISTENING ) de la danseuse Eva Karczag.

 

Écouter

Moi-même, et
Ce qui m’entoure;
Le chant qui s’élève de cet instant
dans lequel je suis contenue

Ces danses s’élèvent en moi
et tourbillonnent en-dessous de moi,
Et c’est comme si je prenais du recul en moi-même
et que je m’observais...

Disponible au flux et au changement incessants,
Je trouve mon équilibre
sur la ligne de crête de l’inconnu
et je fais l’expérience de l’absence de peur.

 
Voici l’original en anglais :

  Listening

To myself, and

To my surroundings,
To the song that rises from this moment
in which I am contained -

These dances rise up inside me
and spin out beneath me,
And it’s as if I stand back, inside myself
and observe…

Available to constant flow and change,
I can balance
at the edge of the unknown
and experience fearlessness.

                                                   
(BODY - SPACE - IMAGE – Notes towards  improvisation and performance                        
by Miranda Tufnell and Chris Crickmay, p.48) 

Tim and Ilana

 

La peur de tomber
de Tim Nevill (traduction B.Wong)

Dans « L’Être et la maturité du comportement » (1949), Moshe Feldenkrais écrit que la peur de la chute est la peur la plus profondément ancrée chez les humains, « hériditaire, innée » et qui n’a besoin « d’aucune expérience personnelle préalable pour être opérationnelle ». Il pensait que cette « expérience première de l’anxiété » s’était produite quand les primates nouveaux-nés tombaient des arbres comme c’était certainement le cas lors de violents séismes. De fait, il affirmait que « L’anxiété, sous quelque forme qu’elle se présente, doit avoir été générée par des conditionnements successifs à partir des séries de réflexes non conditionnés qui constituent la réponse innée à la chute ». Le comportement par défaut dans n’importe quelle situation d’incertitude et d’insécurité inclut ainsi une contraction d’auto-protection et le blocage du libre fonctionnement du corps, des émotions et de l’esprit.

J’ai pris connaissance de ces idées convaincantes grâce à mon épouse et praticienne Feldenkrais Ilana, il y a une paire d’années. Jusqu’à présent (j’ai aujourd’hui 84 ans), je me suis toujours senti flancher quand je marchais près du rebord d’une falaise, ou même à la simple pensée d’ouvrir la fenêtre d’un gratte-ciel, et j’ai été intrigué. Auparavant, je m’étais toujours figuré qu’il devait y avoir eu quelque chose dans mon enfance qui avait donné naissance à cette phobie des hauteurs. Peut-être une expérience réprimée dans mes jeunes années dans un internat délabré tenu par un ramassis d’enseignants incompétents pendant les dernières années de la seconde guerre mondiale. Cependant, je ne voyais aucun moyen de changer une telle phobie.

Ilana me dit que Feldenkrais n’était pas le seul à suggérer que de nos jours, on en est venu à associer « la peur de la chute »  à « la peur de l’échec ». Je peux apporter ma contribution par une expérience vécue à l’âge de 13 ans alors que je venais d’arriver dans une institution au service direct de la classe dirigeante, avec un programme de contrôle hiérarchique et de conditionnement très efficacement organisé. La réussite sportive était la condition préalable au prestige, je n’étais donc pas sur la ligne de départ. Je détestais particulièrement les cours dits d’ « éducation physique ». J’étais incapable de sauter un cheval d’arçon que les autres garçons franchissaient avec aisance. Je courais vers la chose et m’y écrasais sans même quitter le sol. J’étais immédiatement tourné en dérision de tous côtés, de professeur de sport à mes condisciples. Cependant, c’est aussi dans cette école que j’ai appris la résistance passive, une tactique qui m’a été bien utile toute ma vie. Une cinquantaine d’années après, j’ai vu à nouveau un cheval d’arçon identique dans la vitrine d’un magasin d’antiquités. J’ai failli éclater en sanglots dans la rue, mais en même temps je savais que j’avais traversé la difficulté et que je m’étais débrouillé pour me trouver une niche dans un monde qui m’était étranger. 

Un autre pattern corporel établi de longue date pourrait avoir été en lien avec une chute résultant d’une perte l’équilibre à un moment oublié. Ma façon de marcher en tant qu’adulte impliquait une ondulation du bassin d’un côté à l’autre plutôt que d’amener le poids vers l’avant en relation avec les pieds.  Mes amis pouvaient reconnaître ma démarche de très loin. Cependant, quand je pratiquais le cross à l’école, mon corps fonctionnait de façon fluide et efficace sans aucune inhibition. Peut-être simplement parce que m’enfuir en courant était devenu une stratégie pour échapper à ceux qui – d’après mon sentiment – me voulaient du mal.

Il y a huit ou neuf ans, j’ai glissé sur de la glace et je suis tombé lourdement. La douleur était terrible et j’ai pu à peine marcher pendant plusieurs jours. Avec l’aide d’Ilana, mon corps a alors trouvé un mode de fonctionnement et la vie a continué. Cependant, il y avait souvent encore des douleurs dans la région de l’articulation sacro-iliaque et le long de la cuisse gauche. Je commençai à remarquer que j’évitais de mettre du poids sur le pied gauche. Au fil du temps, la marche m’est devenue de plus en plus pénible, aussi Ilana et moi avons décidé que nous devrions travailler ensemble pour démêler ce problème, bien que les praticiens Feldenkrais entendent souvent de la part de leurs enseignants : Ne travaillez jamais avec vos parents proches; les difficultés émotionnelles sont trop complexes. Cependant, en vérifiant mes notes, je découvre que j’ai maintenant eu 69 séances, généralement assez courtes, avec Ilana (depuis août 2019), qui ont eu pour résultat de transformer ma façon de marcher. Avant de commencer cette expérience de « ré-éducation », nous avons convenu de tracer tous deux par écrit ce processus, qui s’est étalé sur cinq mois d’expérimentation (en général avec trois séances par semaine).  Voici donc ce que je pense valoir la peine d’être partagé avec d’autres (collègues-apprenants) qui aimeraient se lancer dans pareille aventure.


La découverte tardive de mon corps
Nous ne sommes pas ce que nous connaissons mais nous avons le souhait d’apprendre
Mary Catherine Bateson

Ilana est une praticienne Feldenkrais très inventive, qui a beaucoup d’empathie et de facilité à trouver des mots pertinents. Mais même elle a été poussée dans ses retranchements pendant ce temps de recherche et d’exploration. Ce ne sont pas seulement les séances avec moi. Dans la même période, nous avons rencontré de grosses difficultés pour tenter de trouver un acheteur pour notre maison dans les Pyrénées et ensuite déménager à Aurillac, dans le centre de la France, pour participer à un centre Feldenkrais (et aussi centre culturel) doté d’une rafraîchissante ouverture d’esprit envers de nouvelles approches dans ce travail.

Ce qui m’a particulièrement aidé, c’est quand Ilana m’a fait remarquer que  Moshe était convaincu que certaines limitations corporelles et sociales pouvaient très bien trouver leur racine dans des difficultés répétées vécues durant l’enfance, en particulier vers l’âge de 12-14 ans. Je ne peux m’empêcher de raconter que quand j’avais dix ans, alors que la troupe de scouts de l’école marchait vers l’église pour participer à quelque célébration patriotique, une photo parut dans le journal local. J’étais bien visible au premier rang, la jambe gauche en avant alors que tous les autres garçons sur la photo avaient la jambe droite. Je ne m’en souviens pas, mais j’ai dû me sentir profondément humilié à l’époque (ne soutenant pas l’esprit de corps de l’école, etc.), mais aujourd’hui je suis fier d’avoir parcouru mon propre chemin à ma façon.

Pour en revenir à Moshe – les activités imposées d’en haut, que l’enfant trouve difficiles à réaliser ou désagréables, sont rapidement abandonnées. Ce genre d’auto-limitation peut alors influencer tous les aspects du développement personnel vus comme trop exigeants. Cependant, comme cela s’est avéré dans mon cas, un bon praticien Feldenkrais peut servir d’intermédiaire pour faire éclore une meilleure organisation de la personne dans son entier, en la libérant des tensions et des efforts superflus.

Peut-être que la leçon la plus importante pour moi a été d’apprendre à être vraiment présent pendant mes séances avec Ilana. Au début, elle me donnait avec enthousiasme trop d’indications, ce qui augmentait ma confusion plutôt que de clarifier les choses. Je me rappelais très peu de ce qui se passait pendant les séances : des interactions entre le bassin et le cou, la hanche et le dos, les pieds et les yeux dans des mouvements particuliers. Puis, au bout d’un mois environ, je me suis rendu compte de l’importance de la participation du dos dans des mouvements du cou/tête et du bassin, et la douleur est devenue plus supportable. L’existence d’interconnexions m’est aussi devenue plus apparente. Mais j’avais encore du mal à retenir une image mentale du fonctionnement de mon corps.

Alors qu’auparavant je ne m’étais pas entièrement impliqué dans les séances  Feldenkrais, j’attendais avec de plus en plus d’intérêt ce temps avec Ilana au fur et à mesure que je commençais à sentir plus clairement ce qui se passait. Cela a exigé que j’essaie de tenir  à distance les mots (et les idées préconçues) afin de me concentrer sur ce qui se passait dans mon corps. Chaque séance réclamait que je puisse répondre au moment présent. Il n’y avait pas de raccourcis, de solutions-miracles ou de séquences de mouvements préconçues. J’étais là pour faire l’expérience dans mon corps d’un flux de sensations aux nuances infinies, et seulement indirectement pour résoudre des « problèmes ». Peu à peu, j’ai commencé à sentir que l’anxiété et la tension s’en allaient – j’ai même parfois senti de la légèreté, du relâchement et du soulagement. Globalement, le sentiment que nous allions quelque part, stupéfait de la souplesse première de mon corps (auquel je n’avais jamais fait confiance). Ainsi, je ne suis pas tel que je le pensais. Peut-être que je peux même commencer à danser à mon âge avancé.

Tandis que nos séances continuaient le deuxième mois, j’ai commencé à découvrir quoi faire pour surmonter mes blocages mentaux/émotionnels/ corporels et entrer dans mouvement fluide et libre. J’ai aussi commencé à retenir davantage ce qui se passait à chaque séance. Quand je sortais marcher, je devenais capable de me focaliser sur la région du bassin des deux côtés du corps – ainsi que sur la façon dont le poids se répartissait sur mes pieds. Pour moi en tout cas, cela semblait être la voie vers la sécurité et la souplesse.

Je faisais beaucoup moins d’efforts que ce dont j’avais l’habitude : je redécouvrais des connexions et des possibilités perdues depuis longtemps (et dont je n’avais jamais eu conscience). De façon générale, mon corps en savait plus que ma mémoire pour ce qui est des patterns de connexion plaisante et fonctionnelle que je découvrais, entre les  pieds, le bassin et les épaules ; entre la langue, les dents, les mâchoires et le cou ; et je me rendais peu à peu compte des endroits, quelque part dans la colonne vertébrale, où les connexions se rencontrent souvent. Cependant, j’avais du mal à identifier ce qu’une telle focalisation de l’attention apportait réellement à mon comportement corporel, cependant que mon degré d’attention fluctuait constamment.

À chaque mouvement, au début je ressentais encore une légère sensation de  maladresse, mais ensuite la sagesse du corps prenait le dessus et le mouvement se faisait sans effort sans que j’intervienne. Il me semblait encore que j’apprenais davantage si Ilana travaillait avec moi, attirant mon attention sur certaines connexions, plutôt que quand elle me donnait des consignes pour que je me prenne en charge. Mais si je prenais momentanément conscience des liens entre différentes parties du corps qui rendaient un mouvement possible, alors ce mouvement était considérablement plus relâché et sans entraves. Il s’agissait maintenant de permettre à mon corps de faire un mouvement et non plus de le forcer à le faire. Ce processus a certainement été facilité par une table de ballons – en comparaison avec une table Feldenkrais plutôt dure, ou avec le sol. Me laisser m’enfoncer dans cette table de ballons était aussi un grand plaisir des sens où je me sentais à l’aise avec moi-même. Là, les résultats d’une perception augmentée devenaient plus visibles. Des mouvements circulaires dans le bassin et les chevilles m’ont permis d’arriver à une démarche momentanément sans douleur, rendue possible par la coopération du reste du corps. J’ai aussi appris où se faisait l’initiation de ce genre de mouvements.

La respiration a pris de plus en plus d’importance dans nos séances. Je savais déjà qu’il m’arrivait parfois d’arrêter de respirer si je me sentais en insécurité.  Mais maintenant, je prenais de plus en plus conscience que respirer au bon endroit et au bon moment aide et permet le mouvement concerné. Apprendre à respirer dans le côté où je mettais du poids était particulièrement important. Je me sentais alors en sécurité, ancré et porté par la terre. Je devins capable d’arriver à une meilleure relation avec moi-même et avec autrui. En même temps, je respirais plus librement et plus profondément.

Alors, quel a bien pu être le facteur décisif dans ces séances ? Je pense que ce fut surtout la patience d’Ilana et sa capacité à trouver des ressources renouvelées pour aborder les mêmes vieux problèmes. Elle-même écrira au sujet de notre exploration conjointe de transmission et de réaction. Je persévérai comme je ne l’avais jamais fait avant, abandonnant peu à peu une sensation d’incompétence vis-à-vis de mon corps qui remontait à loin. Par le passé, j’étais obligé soit de me plier à des règles et des attentes édictées par d’autres, soit de tenter d’y échapper. Mon esprit se trouve enfin plus profondément connecté à mon corps. Je peux maintenant répondre plus librement à mes propres élans intérieurs.  Je n’ai pas besoin de me préoccuper de l’avis des autres. Ils ont leurs problèmes et j’ai les miens – et nous devons tous nous débrouiller avec ça. 

Ce que j’ai retracé ici n’est qu’un fragment de ce qui s’est passé dans les séances, avec des portes qui se sont ouvertes pour que communiquent les sensations extérieures et le ressenti intérieur. Une séance était aussi une rencontre entre différentes façons de voir le monde, avec une progression vers une globalité à laquelle participait chaque élément de mon corps. Cela me rappelait la guérison taoïste et l’expérience de se laisser respirer dans tout le corps dans un état de calme absolu, sans volonté ni effort.  

======== 

Aux environs de Noël 2019, les séances ont été interrompues pendant trois mois car Ilana et moi avons été pris encore plus par les démarches pour la location d’une maison à Aurillac. Fin février, la vente de notre maison dans les Pyrénées  capota et l’épidémie de Covid-19 se répandit en France. 

A ma relative surprise, je viens de m’apercevoir que début avril, j’ai noté le sentiment de progresser vers la sensation depuis longtemps oubliée d’être ancré, et que si je dirigeais mon attention vers des parties individualisées de mon corps, je sentais de plus en plus combien elles étaient reliées au tout : je ressentais une merveilleuse sensation de fraîcheur d’esprit et de corps, où il n’était plus besoin d’essayer de contrôler ma respiration ; je m’éveillais à la conscience d’une respiration qui prenait sa source dans les profondeurs de mon être pour s’étendre ensuite dans tout mon corps ;  je renonçais aux tentatives de contrôler ma vie ; et je sentais de façon fugace l’implication  de la totalité de mon corps dans un mouvement.

Mais l’épidémie était loin d’être terminée et nous ne savions toujours pas quand nous trouverions des acheteurs pour notre maison. Nous continuions à déménager nos affaires par petits bouts dans une maison louée à Aurillac, et nous avons fini par vivre quasiment en squatters dans les Pyrénées.  Un jour, je fis une nouvelle « chute » en perdant l’équilibre dans notre jardin et je tombai sur un petit rocher – sur ma cuisse gauche exactement comme des années auparavant. Ce que je ressentis cette fois-ci, c’était plutôt un choc qu’une douleur. Au cours d’une séance sur la table de ballons d’Ilana, je sentis que cette chute avait peut-être dénoué des patterns de tension musculaire dans la cuisse. Mes côtes semblaient aussi plus libres dans leurs mouvements.

Le niveau général de stress était encore extrêmement élevé et il s’est encore intensifié quand nous avons appris qu’un de nos amis, qui avait été d’une grande aide, avait été diagnostiqué positif au virus du Covid, ce qui signifiait que nous devions nous mettre en quarantaine pour dix jours. Heureusement, nous avons été testés négatifs, le processus de vente qui s’éternisait aboutit fin octobre, et nous avons déménagé à Aurillac une semaine plus tard.

Il est évident que ma façon de marcher a souffert de cet état de stress élevé et de la fatigue qui l’accompagnait, et j’ai été obligé de m’aider de deux bâtons de bambou (d’environ un mètre cinquante) pour continuer à me déplacer comme une sorte de quadrupède qui se serait inopinément redressé ; mais une fois que nous eûmes quitté les Pyrénées, j’ai poursuivi mon rétablissement. Ce qui m’a fait particulièrement du bien, c’est d’avoir régulièrement à monter et descendre les 15 marches raides des escaliers de notre nouveau logement. Pour commencer c’était plus facile de descendre à reculons que de monter en marche avant, mais bientôt cela aussi n’éveillait plus d’insécurité. Aujourd’hui, trois mois plus tard  (mars 2021), je me sens plus détendu, plus éveillé, plus vivant, et de nouvelles possibilités commencent à éclore. Une nouvelle étape de vie commence pour Ilana et moi.  Ma démarche est le reflet de cette nouvelle situation. Je suis bien mieux coordonné et j’ai commencé à marcher sans bâtons. Porter des sandales plutôt que des chaussures m’aide à libérer de la souplesse. La marche se fait aussi bien plus facile si, quand je me balade, ma tête est emplie de musique, que je profite de l’éclat du soleil, ou que j’admire des arbres dans les champs voisins. Mon corps fait simplement le nécessaire sans entraves. J’ai même passé un certain nombre d’heures à bêcher notre nouveau jardin, et cela m’a fait beaucoup de bien.

Tandis que nous marchons presque chaque jour par une côte raide jusqu’à un énorme rocher à cinq minutes de chez nous, pour jouir d’une vue panoramique à 360 degrés sur la campagne environnante, je me remémore une exhortation en latin ancien, Solvitur Ambulando, qui évoque une voie pratiquée depuis toujours pour résoudre des choix difficiles. On pourrait la traduire ainsi :                       
Si vous avez des problèmes,
allez vous promener
et votre corps, ce sage,
proposera des solutions.

Une lecture attentive de Moshe Feldenkrais ouvre à quelque chose de bien plus profond que la focalisation sur le soulagement des maux du corps. Pour moi, le souligner est essentiel, c’est pourquoi j’ajoute les citations suivantes (tirées de l’ouvrage de Keith Sagar  « D.H. Lawrence : un poète » ) comme tremplin pour une exploration personnelle. [Lawrence en guillemets, Sagar sans guillements]

« La qualité essentielle de la poésie [et d’une leçon Feldenkrais] est de favoriser un nouvel effort d’attention, et de donner à découvrir un nouveau monde à l’intérieur du monde connu ».

…  une sensibilité unifiée : « l’homme vivant, pas simplement des morceaux… la conscience entière, tout à la fois corporelle, mentale, spirituelle ».

De nombreux mots, tels que pensée, prise de conscience, vision, totalité, sont des synonymes virtuels pour l’imagination dans les écrits de Lawrence…  La façon de s’habiller symbolise tout ce que l’artiste doit être préparé à abandonner – les couches isolantes que la plupart d’entre nous bâtissons pour nous protéger : les mensonges, les hypocrisies, les complaisances que la société nous impose pour sa propre perpétuation ; la grande collusion qui fait que nous croyons les choses que nous nous convainquons de croire, pour la simple raison que nous croyons que les autres les croient.

L’imagination n’est pas une faculté séparée qui serait innée chez certains. C’est ce qui se produit quand les facultés que nous avons tous sont libérées de leurs liens et divisions habituels, résistent au processus de la formation et de l’endoctrinement, et parlent par la voix de la nature – la voix de la nature humaine bien sûr, mais pas une nature humaine qui se définirait en contradiction avec le reste de la vie. 

Une fois débarrassés de « l’armure complète de leur propre idée d’eux-mêmes », les hommes ont « tout un nouvel univers avec lequel entrer en contact ».  Tout art imaginatif, toute métaphore vivante, est profondément révolutionnaire et subversive. Elle est capable, si nous savons comment l’accueillir, de fertiliser notre propre imagination, d’apporter une profonde guérison psychologique et spirituelle.
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La contemplation du monde d’aujourd’hui fait penser à la vieille histoire des Aveugles et de l’éléphant. Confronté pour la première fois à un éléphant, un des hommes touche une patte massive, un autre la trompe qui se balance, un troisième la queue qui s’agite, un autre encore l’énorme oreille, et ainsi de suite. Chacun interprète la nature de l’éléphant sur la base de cette expérience limitée, affirmant que leur interprétation est la seule et unique vérité sur ce phénomène. C’est ce qui se passe avec ceux qui s’autoproclament experts, spécialistes, professeurs et gourous, s’adjugeant l’autorité de déterminer ce qui est acceptable et ce qui doit être rejeté. Ils insistent sur la justesse de leur vision fragmentée du monde plutôt que de contribuer à assembler une mosaïque de points de vue complémentaires (ou même qui s’affronteraient de manière productive) pour se rapprocher d’une Réalité qui dépasse de loin la compréhension humaine actuelle.

Alors que faire ? Comment nous éveiller de notre absorption en nous-mêmes et parvenir à une vue élargie de notre monde ? Quelles préoccupations communes pourraient rassembler les individus ? Comment pouvons-nous mieux nous entraider pour voir, penser et agir avec plus de perspicacité ? Où trouver des renseignements et des conseils vraiment dignes de confiance ? Comment partager plus équitablement les ressources et la compréhension ? De quelle « nourriture » essentielle avons-nous besoin ?

Pour Ilana et moi, une séance Feldenkrais réussie génère souvent de nombreuses questions à côté de réponses immédiatement accessibles. Il en résulte un ensemble de perspectives aux multiples facettes, corporelle, émotionnelle et mentale, qui enrichissent notre vie quotidienne commune (depuis maintenant près de 60 ans) et élargissent le champ de ce que la  Méthode a à offrir.                                                                                    30.3.2021

 

Six mois plus tard – post-scriptum (19.10.2021)
Marcher vers une nouvelle vie
C’est étonnant pour moi, à 85 ans, de commencer à être à l’aise avec mon corps – enfin.  Monter et descendre les escaliers sans problème; m’asseoir et me relever facilement d’une chaise; tourner la tête d’un côté à l’autre sans douleur;  respirer bien plus profondément; me sentir connecté au sol en-dessous de moi en toute sécurité; découvrir toutes les relations à l’intérieur de mon corps et savourer comment elles fonctionnent ensemble pour rendre ma vie à un âge avancé bien plus facile et bien plus agréable que je l’aurais jamais imaginé.  

Nos amis, qui s’étaient inquiétés que notre déménagement des Pyrénées à Aurillac soit un désastre pour nos corps frêles, sont aujourd’hui étonnés de me voir marcher sans bâtons (mais pas en permanence – surtout quand je suis  fatigué).   Mon bien-être corporel s’accompagne aussi d’une vive présence émotionnelle et d’une intense activité mentale. Mon médecin non plus n’en croyait pas ses yeux quand je suis entré dans son cabinet sans canne. Je dois tout ceci à l’application inspirée qu’a spontanément développée Ilana en suivant les traces de l’œuvre Feldenkrais. Que demander de plus ?