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Feldenkraisnow

Les deux articles qui suivent ont été écrits à l’origine en Allemand. Le premier –plus général et théorique – a été publié dans Feldenkrais forum 53 ; le second –plus pratique et personnel –est paru dans une version légèrement plus courte dans le N°55 (1e et 3e édition 2006)

Dans son livre « Wise-up, The Challenge of Lifelong Learning » (« SOIS DÉGOURDI, le défi d’apprendre toute sa vie »), Guy Claxton écrit :  « Apprendre, c’est ce que vous faites quand vous ne savez pas quoi faire. Apprendre à apprendre, ou développer sa capacité d’apprentissage, c’est savoir de mieux en mieux quand, comment et quoi faire quand vous ne savez pas quoi faire. » (p.11). La science de l’apprentissage, actuellement émergente, confirme ainsi les bases sur lesquelles Moshe Feldenkrais a développé son approche. Il a délibérément conçu sa Méthode en contre-modèle à l’éducation conventionnelle dont la compréhension de l’apprentissage est très différente. « Bien des maux dont nous souffrons trouvent leurs racines dans notre compréhension erronée de l’éducation humaine qui serait d’entraîner un être [au développement] achevé à faire ceci ou cela, comme si nous faisions réaliser la tâche désirée à un ordinateur » (Moshe Feldenkrais, «  On the Primacy of Hearing »[« La primauté de l’écoute »], in : « Somatics », automne 1976, p.21).

En tant qu’enseignante Feldenkrais, je peux me poser de nombreuses questions. Par exemple :

• En tant qu’enseignante, avec quelle compréhension de l’apprentissage vais-je à la rencontre de mes élèves, en majorité des adultes ?

• Où et quand ai-je fait l’expérience de ce type d’apprentissage, « Apprendre à apprendre », que Guy Claxton a en tête ?

• Puis-je me souvenir d’une expérience d’apprentissage particulièrement joyeuse, peut-être quand j’étais petite ?

• Y a-t-il eu peut-être un(e) enseignant(e) doué(e) qui m’ait donné la saveur d’un apprentissage auto-dirigé, sans avoir l’impatience de réussir et d’obtenir une reconnaissance extérieure ?

• Ai-je appris dans ma formation Feldenkrais comment on peut encourager le plus efficacement possible le développement de la capacité d’un élève à apprendre ? Qui a servi de modèle d’enseignant(e) convaincant(e) –et où et quand ?

Confronté aux énormes problèmes que notre monde ne peut plus contrer par des solutions purement techniques, Feldenkrais déclarait : « Malgré l’avenir apparemment sombre de l’humanité, je crois que nous n’avons pas encore atteint notre capacité d’apprentissage d’Homo sapiens ; il est encore trop tôt pour condamner l’homme en vertu du petit [niveau de] conscience qu’il a acquis par hasard, et non en faisant appel à sa capacité extraordinaire à réduire une complexité extrême à une simplicité familière –en d’autres termes, à apprendre. Nous n’avons encore jamais réellement utilisé notre liberté essentielle de choisir et nous avons à peine appris à apprendre » (ibid, p.21).

• N’est-ce pas une raison suffisante de pratiquer la patience –envers nous-mêmes et envers les autres –et, plus important encore, de nous aider les uns les autres en un apprentissage conjoint ?

L’Apprentissage par l’Expérience et l’Apprentissage Auto-Dirigé

Feldenkrais a sans cesse reformulé ce qu’il entendait par ‘Apprendre’ –par exemple au début d’un atelier public à Toronto (1980) : « Nous voulons apprendre un mode d’apprentissage qui nous aide à nous connaître... et à trouver comment il se fait que si nous sommes intelligents, nous ne faisions rien pour vraiment améliorer notre vie à part être comme tout le monde... » (Atelier de Prise de Conscience par le Mouvement, Toronto, Canada, 4-8 Octobre 1980 in : Feldenkrais Resources, p.10). Moshe Feldenkrais a rendu clair pour ses élèves, par le moyen absolument concret de l’ expérience personnelle, que ceci entraîne tout d’abord un changement d’image de soi, ce qui n’est finalement possible qu’en neutralisant l’ambition fausse et l’effort inutile. Néanmoins, il attendait aussi de ses successeurs qu’ils appréhendent mentalement la logique intrinsèque de sa Méthode : « Et donc nous devons comprendre les différentes sortes d’apprentissage, avant de pouvoir mesurer l’importance d’une méthode de plus, que j’ai créée et que j’utilise » (« The Elusive Obvious » [« l’Evidence en Question »], p.12).

• Qu’est-ce qui dans ma formation m’a aidée à mieux me connaître et à prendre en charge mon propre potentiel d’apprentissage et de développement ?

• Quelle expérience personnelle concrète a amorcé en moi un changement d’image, ou même l’a rendu possible ? Est-ce que j’ai ressenti cette expérience comme essentiellement positive ?

• De quelle façon ma formation m’a-t-elle donné un aperçu de « différentes formes d’apprentissage » et ainsi peut-être de la logique intrinsèque de la Méthode ?

• Comment puis-je traduire un tel apprentissage personnel en une bonne pratique d’enseignement ?

Dans son livre pré-cité et très instructif, le psychopédagogue anglais Guy Claxton discute les acquis scientifiques les plus récents qui confirment indirectement la solidité des bases sur lesquelles est construite une ‘bonne’ pratique Feldenkrais (‘bonne’ quand on l’évalue en regard de ses prétentions) . Voici quelques points qui font particulièrement sens.

1. En tant qu’activité à multiples facettes et multiples niveaux, l’ ’apprentissage’ prend des formes toujours plus différenciées, qui se construisent harmonieusement en s’appuyant les unes sur les autres. L’apprentissage « organique » ou « auto-dirigé » de Moshe Feldenkrais est appelé « apprentissage par l’expérience » dans le livre de Claxton. Il est décrit comme le tout premier outil et celui le plus utilisé tout au long de la vie dans notre « panoplie d’outils » pour un apprentissage en expansion graduelle. Cet apprentissage largement inconscient est responsable du développement de tout ce qui caractérise un être humain en tant qu’ ‘animal humain’ intelligent. Par l’expérimentation ludique, l’observation attentive, l’imitation et la pratique, ce type d’apprentissage contribue au développement continu de notre capacité à apprendre. L’activité créatrice qui l’accompagne, et dans laquelle nous nous engageons dès l’instant de notre naissance, nous met en bonne voie de devenir des êtres humains capables d’apprendre et d’être responsables toute leur vie. Ainsi chacun de nous a sa chance de devenir aussi un être humain réellement complet (l’« humanus humanum » dont parle Moshe Feldenkrais dans son livre « Awareness through Movement » [« Energie et Bien-Etre par le Mouvement »]).

2. On peut apprendre à apprendre. Dans des circonstances favorables, il en résulte une curiosité naturelle des relations entre soi-même et le monde, conduisant à une augmentation constante des capacités d’agir avec ingéniosité (utilisant pleinement des ‘Resources’ intérieures et extérieures), et d’une manière ‘Réfléchie’, toujours prêt à rebondir – faisant preuve de ‘Résilience’. Dans le cadre de l’éducation institutionnelle, ce processus d’expansion graduelle et d’affinement de la capacité d’apprentissage est favorisé ou au contraire restreint, à un degré qui dépend des idées qui prévalent sur l’ ‘apprentissage’ et l’ ‘enseignement’, et sur les rôles associés des ‘élèves’ et des ‘enseignants’.

Dans l’enseignement conventionnel, le savoir [théorique] et l’acquisition de compétences pratiques vont rarement de pair ; il y a généralement très peu de temps pour une pratique ludique, et les élèves souffrent souvent d’un sentiment aigu d’insécurité quand ils se trouvent confrontés aux exigences de la pratique réelle. Ceci peut devenir un sérieux obstacle à l’apprentissage. Il arrive ainsi qu’en dépit de bonnes intentions, de nombreux enseignants ne favorisent pas chez leurs élèves l’intérêt réel, l’ouverture d’esprit et la confiance en leur propre capacité d’apprentissage. Au contraire, ils encouragent la dépendance infantile à la reconnaissance par des autorités extérieures, l’effort dans la tension et l’anxiété dans le but d’obtenir un résultat, et la « volonté de faire les choses correctement », etc. Ou inversement, leurs élèves finissent par faire montre d’un manque d’intérêt plus ou moins patent –une défense contre le sentiment d’insuffisance. Le plus important est certainement cette affirmation catégorique de Claxton : « Un enseignement visant à développer la capacité d’apprentissage s’apparente bien davantage à la création d’une culture qu’ à la conception d’un programme d’entraînement. » (« Wise up », p.17)

• Qu’ est-ce qu’entraîne une culture de l’apprentissage où l’on met au second plan la planification des études et la mise à plat d’objectifs d’apprentissage spécifiques –sous la forme de compétences et d’un savoir  évaluables ?

L’Apprentissage à but ouvert

Moshe Feldenkrais a sans cesse insisté sur le fait que la formulation d’objectifs d’apprentissage clairement définis ne s’accordait en aucun cas avec la logique intrinsèque de sa Méthode. Par exemple : « En apprenant à quel résultat parvenir avant même d’apprendre à apprendre, nous ne pouvons qu’atteindre la limite de notre ignorance, qui est souvent générale. Ces limites sont intrinsèquement en-deçà de ce que nous pouvons présager après avoir mieux appris « (Feldenkrais, « Learn to Learn » [« Apprenez à apprendre »], 1975/1980, p.8).

Finalement Feldenkrais n’a accepté qu’un seul objectif. Ouvrir aux gens –en particulier à ceux qui avaient constamment été poussés à rechercher dans leur apprentissage accomplissement et succès spécifiques–un accès nouveau et plus mature à une forme d’apprentissage qu’ils tenaient pour acquise dans leur petite enfance, mais avaient perdu plus tard de par leur conditionnement familial et dans les institutions d’éducation officielles. Aussi dans son enseignement s’est-il concentré exclusivement sur les manières et les moyens pour que ses étudiants puissent se consacrer à nouveau à leur développement personnel. Cet important concept implique bien plus que la simple continuation des processus interrompus de différenciation et d’intégration neurologiques. Le contraste décisif entre apprentissage précoce et développement réside dans le fait que l’enseignement Feldenkrais se focalise sur l’expérimentation consciente d’apprendre comment apprendre. Et là, disait Moshe Feldenkrais, une seule chose compte :  « Entrer dans un processus auto-dirigé » où « chaque mouvement particulier n’a d’importance que dans la mesure où il sert à éclairer ce processus » (Feldenkrais, « The Elusive Obvious »,p.90)

Concernant l’adaptation de l’ image de soi d’un individu à son potentiel inné – adaptation à la fois nécessaire et accessible à toute personne désirant devenir pleinement humaine –Feldenkrais voyait un seul moyen fiable de mesurer un développement véritable : « la sorte de compétence que vous avez pour prendre en charge en vous le monde extérieur–en d’autres termes, ce que vous avez appris » (Amherst, 24.6.1981, p.26). A ses yeux, ce monde à l’intérieur de nous se limite malheureusement généralement à « cette camelote dans notre cerveau, dans notre cœur, où que ce soit en nous ». [Notre] tâche est de « sortir de nous-mêmes le genre de chose que nous serions si nous vivions une vie idéale, dans une société idéale, avec une hérédité idéale, et tout [qui serait] idéal », ce qui n’existe pas ( Feldenkrais, Toronto, p.10, 1980). Parce qu’un tel développement ‘qui nous purge de nos scories‘ est douloureux, « l’apprentissage doit être très doux car il y a suffisamment de désordre sans encore introduire de nouveaux désordres dans l’apprentissage » (Amherst, 1.7.1981, p.24).

• Quel environnement d’apprentissage et quelles conditions d’apprentissage devons-nous créer pour permettre à nos élèves un tel apprentissage ludique et facile ?

• Comment pouvons-nous empêcher les traces d’un conditionnement ancien dans notre propre image de nous-mêmes –peut-être non ‘examiné’ de façon adéquate et consciente –de gêner involontairement voire même de bloquer l’apprentissage de nos élèves ?

• Comment dans notre enseignement pouvons-nous servir de modèle, c’est-à-dire comment incarnons-nous nous-mêmes cette motivation d’un apprentissage pendant toute la vie ? Plus précisément : que devons-nous peut-être changer dans notre comportement et notre utilisation du langage ?

• Comment pouvons-nous apprendre pour continuer à nous poser des questions (à nous-mêmes et à nos élèves) –aussi naturellement que le fait de temps en temps Myriam Pfeffer en début de séance : « Qui apprend le plus ici ? L’élève ou l’enseignant ? » (Interview pour le « Feldenkrais Journal U.K. », automne 1993)

« Etre préparé contre les surprises c’est être entraîné. Etre préparé pour les surprises c’est être éduqué. L’ éducation découvre des richesses croissantes dans le passé car elle voit ce qu’il reste là d’inachevé. L’entraînement considère le passé comme achevé et le futur comme devant être achevé. L’éducation conduit à une découverte de soi sans fin ; l’entraînement conduit à une définition finale de soi.

L’entraînement répète dans le futur un passé achevé. L’éducation continue dans le futur un passé inachevé.

James P .Carse, FINITE AND INFINITE GAMES. A Vision of Life as Play and Possibility ([JEUX FINIS ET INFINIS. « Une Vision de la Vie comme Jeux et Possibilité »   Ballantine Books, 1986

Apprendre à Apprendre – Enseigner comment Apprendre I Tant de Questions par Ilana Nevill

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