HTMLbanner
 
bottomLogoFr  

Feldenkraisnow

C'est a LUI qu'il faut demander si on peut l'aider! par Paul Doron-Doroftei

Cet article se base sur un entretien entre Paul et Ilana en Allemand et Anglais qui a eu lieu en 1992. Il a été enregistré, transcrit et édité par Ilana, puis révisé par Paul. Traduction B.Wong

Il y a des gens malades qui se sentent en bonne santé, et des gens en bonne santé qui se considèrent malades. Ce qui fait que l'on appartienne à l'une ou l'autre catégorie, c'est à mon avis une question de caractère, et non parce qu'on est atteint ou pas de telle ou telle maladie. J'appartiens à la catégorie des 'infirmes' en bonne santé.

Quand j'étais petit, je ne pouvais marcher qu'avec de grandes difficultés et de gros efforts, et je ne pouvais même pas concevoir de toucher le sol avec les talons. Bien des choses évidentes pour les autres enfants m'étaient impossibles. Mais tout ceci ne m'a jamais conduit à me sentir malade ou incapable. Malgré mes sérieuses contraintes de mobilité je ne me suis jamais senti limité et je ne me suis jamais imposé de limites en ce qui concerne les activités physiques auxquelles j'avais accès. Alors que mes parents, mes proches et les médecins qu'ils consultaient voyaient ma condition physique comme un 'problème', ce n'était pas mon cas. Mon attitude était semblable à celle d'un pianiste débutant qui vient juste d'apprendre à aborder une pièce facile de Bach, et qui regarde un concerto pour piano de Schumann ou de Grieg – qu'il rêve de jouer – comme un défi excitant.

Quand je rencontrai Moshe Feldenkrais en 1972, je me rendis compte que c'était la personnalité et l'enseignant que j'avais créé dans mon imagination bien avant d'apprendre son existence effective. J'ai appris plus tard que cette façon de faire sa connaissance correspondait à l'un des principes de sa méthode, impliquant la relation entre l'imagination ou l'image mentale et la réalité. L'opinion de Feldenkrais était que pour qu'un acte soit exécuté avec succès – qu'il s'agisse du mouvement le plus simple ou de l'action la plus complexe – il devait exister d'abord en tant que concept ou processus mental. C'est une des lignes directrices de ses leçons de Prise de Conscience par le Mouvement et cela s'applique à tout son travail. Plus tard, je compris que mon attitude collait à sa 'philosophie de vie' : je ne me sentais ni malade ni incapable, mais simplement empêché de faire ce que je voulais : étudier la musique et devenir chef d'orchestre.

Si je décris ici mon attitude instinctivement correcte envers le « problème de spasticité », ce n'est pas pour montrer quel enfant intelligent j'étais. J'écris parce que j'ai eu comme d'autres ce privilège – grâce à Feldenkrais et à sa méthode – qu'on me laisse suivre mon instinct et que je peux maintenant pleinement en apprécier les résultats. Je peux aujourd'hui témoigner de ce que ressent tout enfant spastique, de ses espoirs d'où pourraient germer des solutions positives, mais qui sont la plupart du temps tragiquement tués dans l'œuf.

Ma rencontre avec Feldenkrais avait une raison fonctionnelle. Je ne voulais pas aller 'bien'. Je voulais apprendre à développer les aptitudes physiques nécessaires pour diriger un orchestre.

SON ETAT CONTINUERA A SE DETERIORER

Pour illustrer à quel point ce souhait paraissait insensé aux personnes de mon entourage à cette époque, il me faut raconter un incident qui se produisit peu avant ma première rencontre avec Moshe.

Après mon arrivée en Israël, un oncle éloigné avait arrangé un rendez-vous avec un des neurochirurgiens les plus réputés du pays, afin que je puisse obtenir des conseils sur mon état et les voies possibles d'amélioration. Voici comment se passa la rencontre :

J'entre dans le cabinet du professeur en compagnie de ma mère et de ma tante, médecin. Après avoir échangé quelques mots avec ma mère, le professeur me demande de faire quelques allées et venues. Une fois que je suis revenu m'asseoir devant son bureau, il se tourne vers ma mère et ma tante et dit d'un ton tranquille et sans appel : « Dans son cas il n'y a plus rien à faire. Il est trop âgé et je ne peux garantir aucune amélioration par une opération. On peut s'attendre à ce que son état continue à se détériorer. » Jamais il ne se tourna vers moi. C'était comme si je n'étais pas là, ou pas 'digne de son attention professionnelle'. Je me rappelle encore comment il a regardé fixement son bureau après avoir délivré son verdict – comme s'il pouvait m'empêcher par là d'entendre ou de saisir la teneur de ses affirmations.

D'autres professeurs, venus à Bucarest pour des congrès médicaux et que mes parents toujours plein d'espoir avaient consultés, avaient rendus des jugements semblables. Et en dépit de tous les efforts de mes parents pour trouver pendant mon enfance une thérapie contre ma 'maladie' auprès des 'meilleurs docteurs', 'professeurs', et 'thérapeutes', mon état physique continuait à empirer. Peu avant notre déménagement en Israël, alors que j'avais 16 ans, mon corps était la proie d'une foule de mouvements totalement incontrôlables, ce qui me rendait incapable d'exécuter la moindre action volontaire avec un minimum de précision. A cause de mon extrême spasticité, mes genoux semblaient définitivement collés ensemble. Quand je marchais, je tombais à peu près tous les vingt pas. Il était toujours utopique pour moi de poser les talons au sol, comme dans mon enfance – à tous niveaux, ces quatre niveaux mentionnés par Feldenkrais : sensoriel, émotionnel, mental, et par un mouvement réel.

Depuis mon plus jeune âge je peignais, bien qu'avec des difficultés considérables, et j'étais encensé comme jeune artiste, j'avais même reçu des prix internationaux et une bourse. Mon travail était exposé en Roumanie et à l'étranger dans des expositions individuelles et collectives. Mais peu après mon arrivée en Israël je dus laisser tomber la peinture car il m'était trop douloureux de rester assis et de tenir un pinceau. Pour empêcher les traits de pinceau de partir dans des directions incontrôlées, je devais caler ma main avec ma joue.

Voilà dans quel état j'étais quand je rencontrai Moshe Feldenkrais en 1972. Ce qui m'impressionna le plus pendant ma première séance avec lui fut sa façon d'être, simple, directe, toujours terre-à-terre. Quand j'aperçus par la porte entr'ouverte un groupe de 'disciples' qui se pressait autour de sa table de travail – la scène me rappelait la peinture de Rembrandt 'Nicolaas Tulp montrant l'anatomie du bras' – je me sentis très mal à l'aise. Ces apprentis allaient être témoins des tourments que j'endurais dans mon corps. A ce moment je me sentis comme un cobaye, en particulier quand je vis qu'une femme s'apprêtait à tout prendre en note. Je n'avais aucune idée de ce qui allait se passer.

CHAQUE TOUCHER ETAIT POUR MOI UNE SURPRISE. IL GUIDAIT MON ATTENTION DE L'INTERIEUR

Feldenkrais me demanda d'ôter mes chaussures. Son visage était sérieux mais ses yeux souriaient. Je le sentais m'observer du coin de l'oeil. Son regard était libre de tout préjugé et ne s'attarda pas sur moi. Je sentais que cette personne près de moi était en train de réfléchir, de soupeser, de préparer quelque chose. Feldenkrais fit un rouleau de deux couvertures et me demanda de m'allonger sur le dos. Sur sa table de travail, mon état physique était mis à nu. Pour la première fois, je pris conscience des mouvements convulsifs et chaotiques qui m'empêchaient de me contrôler et de ressentir un état de repos. La façon dont il plaça des supports sous mes os à l'aide de couvertures et de demi-cylindres de bois me fit comprendre que je n'avais rien besoin de lui dire.

Déjà il était comme entré en esprit dans mon corps, et il guidait mon attention de l'intérieur dans les directions les plus imprévisibles. Chaque toucher était pour moi une surprise. J'étais sidéré de voir à quel point cette personne extérieure à moi avait la capacité de sentir mon être tout entier, d'entrer en empathie avec ma condition physique. D'une certaine façon j'ai fait l'expérience de l'amour divin pendant cette séance. Je ne pouvais m'empêcher d'éclater de rire à chaque contact de la main de Feldenkrais. C'était comme s'il jouait à cache-cache avec moi et n'arrêtait pas de dire : « Je te trouverai et je t'attraperai dans tous les recoins de ton être ! » J'aurais voulu rire aux éclats, mais j'étais trop timide et 'civilisé' et au lieu de ça je devais me résigner à réprimer des gloussements stupides et convulsifs.

A la fin de la séance, Feldenkrais dit à ma mère que cette fois-ci il avait surtout exploré, et que le traitement proprement dit commencerait à la séance suivante. A ma grande surprise, ma mère, qui vraisemblablement n'avait aucune idée de ce qui s'était passé durant la séance, demanda : « Est-ce qu'on peut faire quelque chose pour lui ? » En entendant ça, Feldenkrais parut entrer dans une colère qui me fit bien plaisir car c'était tout à fait ce que je ressentais. Il tourna le dos à ma mère et fit un geste dans ma direction, alors que j'étais assis en train de remettre mes chaussures : « Pourquoi me posez-vous la question à moi ? C'est à lui qu'il faut demander si on peut l'aider ! » A cet instant, à la fin de ma première séance avec Feldenkrais, je me sentis comme quelqu'un qui a erré pendant de longues années à travers un Holocauste et qui peut enfin goûter la liberté et la paix en des temps de justice. Mon Holocauste personnel était d'avoir à m'affirmer et me battre pour mon intégrité en tant qu'être humain. C'était un Holocauste engendré uniquement par des incapacités physiques entravant le libre développement de ma personnalité.

Ma mère dit à Feldenkrais que mon vœu le plus cher était de devenir musicien, chef d'orchestre. Cependant au ton de sa voix elle sous-entendait : « N'est-il pas un peu insensé ? » Feldenkrais me regarda et répondit : « Tant qu'on ne coupe rien dans son corps, il peut apprendre n'importe quoi. »

JE VOIS ET J'OUBLIE; J'ENTENDS ET JE ME SOUVIENS; MAIS QUAND JE FAIS JE COMPRENDS

Quand j'entendis la somme que ma mère devait payer pour la séance, j'eus un des plus grands chocs de ma vie et le réveil fut plutôt brutal après cette sensation d'un avant-goût du paradis... En tant qu'émigrant de fraîche date, mon père touchait un salaire mensuel qui équivalait à cinq ou six séances avec Feldenkrais. En dépit de ça, j'eus des séances individuelles hebdomadaires avec Moshe pendant plusieurs mois, et je commençai également à suivre ses cours de Prise de Conscience par le Mouvement qui étaient beaucoup plus abordables. Cela signifiait pour moi un trajet de deux heures de bus à travers Tel-Aviv, avec un changement à mi-parcours. Comme le trajet prenait beaucoup de temps, je suivais les trois leçons que donnait Feldenkrais. Il m'encourageait constamment en me disant « Tu n'as pas besoin de faire ce que font les autres, fais juste ce qui est agréable pour toi. » Je suivis cette règle pendant dix ans. A chaque fois qu'il donnait une leçon que je ne pouvais pas faire, j'aimais observer certaines personnes du groupe, et c'était comme si je regardais un spectacle de ballet de haut niveau. Tandis que ces personnes, certaines âgées de plus de quatre-vingts ans, se mettaient debout et commençaient à marcher et à ressentir les effets de la leçon, elles me semblaient être comme des plumes agitées par la brise ou des danseurs sur glace. Ces expériences – dans certains cas de mouvement parfait ou idéal – s'imprimaient dans mon esprit et m'aidaient à améliorer ma propre image de moi-même.

Les premières années, mes parents considéraient ma « folle passion » avec une grande méfiance et trouvaient que je devrais consacrer mon temps à des choses plus 'productives'. Cependant ils continuèrent tranquillement à la financer et me permirent de prendre des séances supplémentaires avec Yochanan et Gaby. Et ainsi l'apprentissage Feldenkrais devint pratiquement mon pain quotidien jusqu'à mon déménagement en Allemagne en 1982. C'est ce proverbe chinois que Feldenkrais citait fréquemment qui traduit le mieux ce que j'ai gagné pendant cette longue période d'apprentissage de la méthode : « Je vois et j'oublie; j'entends et je me souviens; mais quand je fais je comprends. »

Au cours des dix premières années de mon implication dans la méthode Feldenkrais, une période qui reste dans mon souvenir comme la plus belle, la plus excitante et la plus créative de ma vie, je n'arrivais pas à m'expliquer ce qui faisait que cette méthode avait un effet positif aussi incroyable. Mais au fil du temps, de mon expérience de centaines de leçons vécues et visionnées dans lesquelles Feldenkrais donne toujours quelques bribes d'explications sur les théories sous-jacentes, je commençai à comprendre de plus en plus de cette vérité universelle qui a motivé la créativité extraordinaire de Moshe. Ses livres, son enseignement pratique et ses discussions théoriques me donnèrent matière à réflexion, une matière en quelque sorte explosive qui finit par provoquer une éruption d'idées sous mon propre crâne, qui me révélèrent l'essence et la signification de la méthode. Ce que l'on peut le mieux exprimer par le terme de MOUVEMENT INTENTIONNEL.

Je suis persuadé que Feldenkrais avait en tête une vérité universelle et ne mettait pas simplement en avant 'sa' méthode à lui. Sa méthode – plus que d'autres – a la particularité de prendre en compte la multiplicité des facteurs qui déterminent notre existence. Tel que je le comprends aujourd'hui, Feldenkrais voyait dans l'état d'une personne la résultante de son comportement, et ce comportement pouvait souvent se retourner contre elle. Le vaste système que Feldenkrais a élaboré sur plus de quarante années et que l'on nomme maintenant la Méthode Feldenkrais est bien davantage une question d'éducation pure que de « soin » ou de « thérapie » ou quel que soit le nom que vous lui donniez.

CETTE MÊME IGNORANCE OU MANQUE D'EDUCATION EST AUSSI RESPONSABLE DE BIEN DE NOS SOUFFRANCES

Au fur et à mesure que j'approfondissais ma compréhension de cette méthode, je devins de plus en plus conscient du besoin désespéré qu'avaient les gens d'une véritable éducation, la sorte d'éducation qui permette de distinguer le « bien » du « mal », le « correct » du «mauvais », et un comportement approprié de l'inapproprié. Le fait que la plupart des gens souffrent de mal de dos n'est qu'un des symptômes de notre degré d' « inéducation » - Feldenkrais appelait ça être « ignorant », inéduqué non pas par rapport à un savoir en éducation physique, mais en termes de compréhension du phénomène de la Vie en général. Cette même ignorance ou manque d'éducation est aussi responsable de bien de nos souffrances et prétendues maladies. Pour moi, toute maladie vue sous l'angle de la Méthode Feldenkrais est le symptôme d'un mauvais développement de la personnalité. Ce processus défectueux pourrait être plus ou moins corrigé par une 'éducation' ou 'rééducation' adéquate, selon le degré de retard de la personne et de sa motivation à apprendre.

Faire appel à la chirurgie orthopédique et autres modes de 'guérison' pour les enfants spastiques ne peut s'expliquer que par cette ignorance funeste du phénomène de la Vie. Cela fait des milliers d'années qu'on a établi la connexion entre le fonctionnement des muscles et celle du cerveau. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi on fait subir à des enfants des opérations pour rallonger leurs muscles, sans compter que dans tous les cas que je connais ces interventions n'ont fait qu'empirer leur état. Les chirurgiens qui osent prendre le scalpel et détruire l'intégrité organique d'un enfant spastique n'ont pas encore compris – ou ne veulent pas comprendre – que la contraction musculaire est déterminée par le comportement du système nerveux et les 'instructions de comportement' du cerveau, et qu'elle ne peut être influencée par l'allongement artificiel des ligaments. Quand vous touchez les jambes ou les talons d'un enfant qui a subi ce genre d'intervention, vous pouvez sentir la déconnexion fonctionnelle dans les articulations opérées. Dans de nombreux cas les pieds sont enflés et pendent sans vie, les jambes traînent en arrière, ou, dans le meilleur des cas, elles sont raides et droites comme des bâtons.

UNE PERSONNE EN BONNE SANTÉ EST QUELQU'UN QUI RÉALISE SES RÊVES LES PLUS SECRETS

Comme nous l'avons mentionné ci-dessus, Feldenkrais a également incorporé dans son système la vérité universelle selon laquelle tout être vivant a tendance à agir selon une intention déterminée, dont la réalisation concrète mène à quelque manière de satisfaction. Ce principe s'applique aussi bien à l'amibe en quête de nourriture qu'à ces grands hommes dont les actions sont déterminées par leurs convictions et leurs idéaux. On nous raconte que ces grands hommes ont sacrifié leur vie sur l'autel de leur mission – que ce soit l'art, la science, la religion, la justice sociale ou autre – alors qu'en fait ils ne pouvaient faire autrement que vivre en accord avec leurs motivations intérieures. Feldenkrais écrit dans un de ses livres : « Une personne en bonne santé est quelqu'un qui réalise tous ses rêves les plus secrets. » C'est l'une des affirmations qui m'a le plus éclairé sur le sens de la méthode et sur le CHEMIN JUSTE que l'on doit suivre pour la mettre en application. En ce qui me concerne c'est la seule 'règle' que j'énoncerais au sujet de la méthode Feldenkrais.

J'aimerais ici citer une fois de plus mon 'maître' et en profiter pour préciser ce qu'il voulait dire par cette phrase qu'il affectionnait particulièrement : « La vie est mouvement, et sans mouvement la vie est inconcevable. » Quand Feldenkrais affirme : « La vie est mouvement », il ne fait pas référence à une action mécanique mais à un changement permanent, c'est-à-dire qu'être en vie est un processus qui implique un REARRANGEMENT et une adaptation permanents à un environnement hétérogène. Je complèterais ainsi cette assertion : « La vie est intention, et sans intention la vie est inconcevable. »

J'ASSISTE AUX ECLATS DE RIRE ET AUX EXPLOSIONS DE JOIE PROVOQUES PAR CE SENTIMENT DE LIBERATION

Je ne manipule pas les personnes. Je n'essaie pas de les 'détendre', ou de leur apprendre à 'être calmes', à 'être obéissantes', 'passives', je les PROVOQUE pour qu'elles REAGISSENT à quelque 'irritation' ou stimulus que je déclenche, principalement par le toucher de mes mains. Je peux par là détecter s'il y a dysfonctionnement dans leurs réactions, et alors je commence à 'rééduquer' la personne concernée, en usant de stimuli auxiliaires pour adapter de façon plus efficace sa réaction au stimulus engendré.

Dans ce processus d'apprentissage, la REFLEXION ACTIVE de la part de la personne joue un rôle CRUCIAL (le battement des paupières indique entre autres signes que l'élève n'est pas passif pendant la leçon.) La séance se déroule comme une espèce de conversation, une sorte de discussion dans laquelle j'essaie de convaincre l'autre personne qu'elle a le droit de s'exprimer et de réagir à mes stimuli plus librement et plus spontanément. Elle ressent cette spontanéité comme une aisance, une légèreté dans l'action, qui n'est plus entravée par des résistances mentales ou physiques. Pendant les séances, j'assiste à ce sentiment de libération qui se manifeste par des éclats de rire et des explosions de joie, en particulier chez les jeunes enfants de trois ans et moins, quel que soit leur degré d'invalidité. Par nature et grâce au fait d'être si jeune et si 'neuf', un petit enfant est bien plus ouvert, motivé et apte à apprendre que les enfants plus âgés. Les jeunes enfants sont prêts instantanément à faire la distinction entre une chose agréable et intéressante et une chose imposée et humiliante pour leur intégrité physique. Ils se mettront à pleurer sans y réfléchir à deux fois.

La bonne santé implique aussi la capacité à recouvrer d'un grave traumatisme, c'est-à-dire à apprendre à d'adapter à de nouvelles situations – puisqu'un changement de situation peut être tout à fait traumatisant. Bien des gens qui se retrouvent dans des circonstances bizarres ou désagréables ne parviennent pas à s'en accommoder et décident qu' « il n'y a rien à faire » pour améliorer leur sort. L'impuissance d'un médecin dans le cas d'un patient spastique, par exemple, est le signe qu'il ou elle est potentiellement aussi malade, aussi spastique que son patient. Le médecin a aussi peu d'idée que son patient de ce qu'il peut faire pour changer ou améliorer cette situation particulière. Si la personne spastique avait appris ce qui dans ses mouvements est superflu, elle bougerait avec plus d'aisance et de grâce; et si le médecin savait quoi faire, il pourrait apporter une aide efficace au lieu de recommander de couper certains tendons.

Pour illustrer mon propos : imaginez une personne ne sachant pas nager qui tombe dans une piscine; ses mouvements vont être pour le moins mal coordonnés, tendus et inappropriés pour rejoindre la terre ferme, tout comme ceux d'une personne handicapée par sa spasticité. Un nageur enseignerait simplement à cette personne comment s'adapter à ce nouvel environnement, c'est-à-dire comment se mouvoir dans l'eau au lieu de couler.

SI VOUS NE POUVEZ PAS VOUS AIDER VOUS-MÊMES, VOUS NE SEREZ PAS NON PLUS CAPABLE D'AIDER LES AUTRES

PaulmitMaximilianin199101Je compris peu à peu pourquoi Feldenkrais avait coutume de dire aux gens relativement souples en cours de PCM, mais qui n'étaient pas attentifs en faisant les mouvements : « Tu peux être souple, tu peux être intelligent, mais en t'y prenant de cette façon tu ne pourras jamais t'améliorer, c'est-à-dire apprendre. »

Si Feldenkrais disait de moi ou d'une autre personne spastique « Il est capable d'apprendre n'importe quoi » cela signifiait qu'il pouvait se débrouiller avec ces conditions, et que si elles l'avaient lui-même frappé il aurait pu aussi s'aider lui-même.

Je suis maintenant convaincu que le point crucial est la responsabilisation, et cette prise de responsabilité s'exprime dans le degré de capacité que l'on montre à pouvoir s'occuper de soi-même d'abord et avant tout. On ne peut pas être plus responsable des autres que de soi-même. Et donc si vous ne pouvez pas vous aider vous-mêmes, vous ne serez pas non plus capable d'aider les autres. Un singe ne peut pas prendre la responsabilité de conduire une voiture, et je ne ferais jamais confiance à un tel chauffeur ! Un singe ne peut pas enseigner la conduite car il ne peut pas être conscient des actions impliquées. Une personne qui ose asséner à un autre être humain qu' « il n'y a plus aucune chance d'amélioration » est au moins aussi handicapée que la personne qu'il condamne à « ne pas changer ».

Quand Feldenkrais affirme qu'une habitude n'est utile que pour servir à apprendre de nouvelles habitudes permettant mieux d'atteindre un but donné, et qu'on peut ensuite l'oublier, il veut dire que votre condition importe peu – que vous soyez capable de marcher sur un fil ou que vous soyez en fauteuil roulant. Ce qui compte est votre qualité d'être, si elle vous permet ou pas d'apprendre de nouvelles choses. Si c'est le cas, alors vous êtes sauvé.

Ce n'est qu'aujourd'hui, avec toute l'expérience que j'ai acquise au fil des années depuis sa mort, que je comprends pourquoi ce que Feldenkrais représentait n'était pas une méthode mais une vérité universelle. Un grand homme, un yogi, qui donna quelques séminaires à l'université de Tel-Aviv dans le milieu des années 70, proclamait que l'on peut apprendre dans les livres, mais cela est limité; on peut apprendre d'un gourou ou d'un enseignant, mais cela aussi est limité; et on peut apprendre par soi-même, et cela est sans limite.

Feldenkrais n'a jamais dit que je ne serais pas capable de pratiquer cette méthode « à cause de mes mouvements incontrôlables », comme l'ont énoncé au début certains de ses assistants. Ceux qui ont émis un tel jugement sur mes capacités futures à donner des leçons d'Intégration Fonctionnelle n'osaient pas « penser Feldenkrais » jusqu'au bout. Personnellement je sentais que j'avais le « pouvoir » et l'aptitude à offrir cette merveilleuse expérience que peut être une séance d'IF; et pour moi cela devenait une nécessité de « convaincre » les autres de la possibilité d'une existence plus agréable.

Ma condition physique est sans importance quand je travaille avec les autres puisque la qualité du travail Feldenkrais est finalement déterminée par la pureté de l'intention non conditionnée, c'est-à-dire par le pouvoir de l'imagination pure.

item6a