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Feldenkraisnow

a03Mahmoud, âgé de six ans et originaire de Qalqilia sur la Rive Gauche, fut l’un des premiers enfants palestiniens que je rencontrai au Centre pour Enfants Handicapés Princess Basma de Jérusalem-Est début 2006. Les transformations spectaculaires de ce petit garçon mettent en évidence les résultats que l'on peut obtenir quand on applique la Méthode Feldenkrais en complément de la rééducation conventionnelle.

“Je suis libre!” Comment un petit garçon palestinien se découvre des capacités insoupçonnées.

Par Ilana Nevill.

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a05Mahmoud, âgé de six ans et originaire de Qalqilia sur la Rive Gauche, fut l’un des premiers enfants palestiniens que je rencontrai au Centre pour Enfants Handicapés Princess Basma de Jérusalem-Est début 2006. Les transformations spectaculaires de ce petit garçon mettent en évidence les résultats que l'on peut obtenir quand on applique la Méthode Feldenkrais en complément de la rééducation conventionnelle.

Ce centre, situé sur le Mont des Oliviers à Jérusalem-Est, est un complexe médico-éducatif remarquable dans lequel musulmans et chrétiens travaillent côte à côte, et où interviennent aussi des professionnels juifs. Depuis sa création en 1964 par la Princesse Basma, soeur de feu le Roi Hussein de Jordanie, le centre s’est peu à peu développé, grâce à un soutien international important et à de nombreuses donations privées, pour atteindre sa renommée actuelle. Aujourd’hui, Amira Basma (comme les habitants des environs appellent le centre), réunit sous son toit une école de 540 élèves (la majorité non handicapés), un service d’orthophonie pouvant accueillir 70 enfants ayant des problèmes auditifs, un service de consultations externes en kinésithérapie (accueillant aussi des adultes), et un atelier de travaux manuels. Le service de patients hospitalisés qui accueille les enfants handicapés de la Rive Gauche et de Gaza constitue le coeur du centre (mais en 2006 un seul enfant a réussi à venir de Gaza jusque-là – et seulement grâce à une aide internationale particulière)(1) .

La directrice du Centre, Mme Betty Majaj, avait accepté de m'accueillir pour trois semaines afin de me permettre de mener à bien un petit projet de recherche consacré à la fois au rôle de la Méthode Feldenkrais dans le travail avec les enfants handicapés, et à l'utilisation de ballons gonflables dans cette approche.

Je réalisai les possibilités étonnantes qu'offrent ces ballons à la suite de besoins spécifiques de certains de mes clients qui craignaient d'être touchés ou qui étaient extrêment sensibles pour tout un tas de raisons. Parmi eux, une vieille dame, mère de six enfants, qui avait subi plusieurs opérations (de la colonne, du cœur, de la hanche), un homme plus jeune souffrant d'arthrite sévère, une jeune fille atteinte d'un cancer, et le petit garçon très intelligent dont j'ai décrit le cas dans « Le pouvoir de l'imagination ». Un anthropologue, qui connaissait de longue date la Méthode Feldenkrais qui lui avait permis de vivre avec sa sclérose en plaques, me pressa alors de documenter mon travail avec les ballons (2) qui l'avait beaucoup aidé.

Mme Majaj était de son côté intéressée que je puisse faire connaître une approche nouvelle à ses thérapeutes qui connaissaient principalement les méthodes Voitja* et Bobath*. La plupart d'entre eux ne connaissaient pas la Méthode Feldenkrais bien qu'Israel soit le pays qui l'ait vue émerger, et qui compte aujourd'hui plus de sept cents praticiens.

item10Je réalisai rapidement que ma contribution était particulièrement bienvenue car cette forme d'éducation somatique* s'intégrait parfaitement dans l'approche interdisciplinaire des unités de kinésithérapie, de thérapie par le jeu et d'ergothérapie. Officiellement, j'étais rattachée à cette dernière. Les trois unités partagent deux objectifs. Tout d'abord elles fournissent à leurs petits patients des moyens de mener leur vie au mieux sur le plan fonctionnel, autant que leur handicap le leur permet. En même temps, elles enseignent aux mères comment stimuler leurs enfants de façon ludique et créative pour développer leur curiosité et leur capacité d'apprentissage tout en les aidant à aller vers plus d'indépendance. Ce genre d'intentions est une nouveauté pour la plupart des femmes qui viennent des territoires palestiniens, de plus en plus coupés du monde et dépourvus de moyens médicaux et éducatifs. Leurs 'vacances studieuses' au Centre Amira Basma revêtent donc une grande importance pour ces jeunes mères. Elles y trouvent aussi l'occasion d'échanger sur leurs expériences, leurs soucis, leurs espoirs et leurs souhaits, et de nouer des liens d'amitié qui continuent à les soutenir une fois rentrées chez elles. Leurs contacts quotidiens avec le personnel dont certains souffrent de handicap à divers degrés (deux secrétaires et plusieurs enseignants et thérapeutes) montrent aussi à ces jeunes femmes que leurs enfants pourraient un jour mener une vie active et satisfaisante pour eux.

item11Le petit Mahmoud fut le seul enfant ou bébé à m'avoir été 'attribué' auquel j'aie pu donner suffisamment de leçons d'Intégration Fonctionnelle* (IF) pour que cela fasse indiscutablement une différence dans sa vie. Combien de temps cela durera-t-il, c'est un autre sujet, mais au cours de son séjour au Centre le petit garçon et sa mère Adeelah acquirent tout comme moi la conviction que ses aptitudes corporelles pouvaient être grandement améliorées. Déjà lors de la toute première séance il apparut évident que cet enfant intelligent été prédestiné à apprendre par la voie du Feldenkrais.

PicturesGast003La série de séances que j'ai eues avec lui se sont tenues alors qu'il était en fin de séjour au Centre. Il eut en tout neuf séances d'IF, réparties sur deux périodes de quatre jours avec une semaine d'interruption. Leur impact doit sans doute beaucoup à la mère, une personne sensible qui saisit tout de suite de quoi il s'agissait. Elle fut un grand soutien pour son fils – et donc pour moi – et avec une grande intelligence. Lorsque la mère et le fils revinrent après une semaine d'absence, Adeelah me confia qu'elle ne pouvait pas vraiment se permettre de s'absenter à nouveau de son salon de beauté de Qalqilya, car ses revenus faisaient vivre toute sa nombreuse famille. Cependant, elle avait décidé de revenir une semaine de plus à Jérusalem parce qu'elle avait senti que mon approche correspondait exactement à ce dont son fils avait besoin.

Je vis Mahmoud pour la première fois lorsque sa mère le fit entrer dans la salle à manger de l’hôpital. Le garçon, assis dans un fauteuil roulant, avait un beau visage dont l’expression de résignation m’attendrit immédiatement. Je fus aussi émue par la sensation inattendue que je ressentis lorsque je pris sa main tandis qu’Adeelah, une belle femme qui parlait quelques mots d’anglais, me présentait son fils. La main de Mahmoud faisait penser à un gant de velours doublé de laine vierge. Le petit garçon était si faible que ses mains et ses pieds ne semblaient pas véritablement reliés au reste de son corps. J’appris alors qu’il souffrait de dystrophie musculaire congénitale* (comme sa soeur, de deux ans son aînée, atteinte à un moindre degré) et qu’il n’avait pas la force de se tenir assis sans soutien – et encore moins la capacité de se tenir sur ses deux jambes. Je n’étais toutefois pas du tout préparée à ce que sa mère me demande: “pensez-vous que mes enfants mourront avant d’avoir dix ans?”

Tandis qu’Adeelah scrutait mon visage en y cherchant un signe d’espoir qui contredise les déclarations accablantes prononcées séparément par deux spécialistes, je ne pus lui donner que la réponse suivante: “les médecins ne sont pas des dieux et leurs diagnostics ne sont pas toujours justes.” (3)

Précisons aussi ici que les enfants atteints de cette maladie se développent d'abord tout à fait normalement, mais que peu à peu la faiblesse grandissante de leurs muscles atrophiés les empêche de faire ce qu'ils ont déjà appris. Mahmoud, qui pouvait parler et attraper des objets, semblait manquer même de la force de soulever la tête quand il était sur ventre, sans parler de se lever et de marcher.

a14Lors de sa première séance de Feldenkrais on mit en place la base de ce qui allait suivre. Dès le début, Adeelah se montra une parfaite assistante et interprète. Elle encourageait en arabe – que je ne comprenais pas – son fils à tester quelque chose d'absolument nouveau pour lui, et à développer ses propres idées lors de ce processus d'apprentissage principalement auto-dirigé. Elle me permit d’ajouter quelques mots supplémentaire au vocabulaire arabe dérisoire avec lequel j’étais arrivée, et qui me furent très utiles aussi pour travailler avec les autres enfants. “Hassan” par exemple (cheval), et encore plus important, “Idfa" (presser/pousser/donner un coup de pied). Assis devant moi sur un ballon ovale très légèrement dégonflé, soutenu dans le dos à l’aide d’un ballon plus petit suffisamment gonflé, Mahmoud se sentit immédiatement l'âme d'un cavalier. Sa réponse positive semblait venir aussi bien de son désir de jouer que de la soif de mouvement de son système nerveux, et des encouragements de sa mère, accroupie devant son fils et lui criant avec enthousiasme : « Hassan! Hassan! »

L'accord entre nous se transforma rapidement en une coopération permanente et de plus en plus harmonieuse. La mère, l'enfant et l'enseignante Feldenkrais devinrent des partenaires en quelque sorte à égalité (4), dans un processus d'apprentissage organique ouvert et fascinant. Un jour, j'aidai Mahmoud, allongé sur le ventre en travers de deux ballons ovales, à s'appuyer au sol avec les mains et les avant-bras et à ramper un peu vers l'avant. Adeelah se mit aussitôt à faire rouler un petit ballon bleu devant son fils pour l'inciter à l'atteindre et ainsi à avancer un peu plus. L'enfant commença spontanément à soulever un peu sa tête qui jusque-là restait pendante. Puis Mahmoud eut lui-même l'idée de 'shooter' le ballon avec la tête, comme un footballeur. Sa mère réagit en tenant le ballon simplement un peu plus haut. Je fus enchantée de voir comment la colonne vertébrale de Mahmoud 's'éveillait' et commençait à bouger de façon 'organique'. Des années d'expérience m'avaient appris que cela résultait d'un mécanisme de feedback très subtil, déclenché par le contact uniforme de son corps avec les ballons qui pouvaient à la fois le soutenir, céder doucement sous son poids, et rouler. Les tensions dans sa nuque, qui semblait si fragile, semblèrent soudain se relâcher et sa tête devint alors plus légère. Mahmoud adorait que je le fasse rouler d'avant en arrière sur ce support confortable et mobile en le tenant par les jambes. Cela lui permettait de 'shooter' dans le ballon encore mieux. Cette découverte de la solidité de sa colonne s'intensifia quand je remplaçai le petit ballon à 'shooter' par un ballon ovale plus gros. Il lui fallait y mettre un peu plus d 'énergie car Adeelah retenait un peu ce ballon pour l'empêcher de rouler tout de suite au loin. En d'autres termes, l'enfant faisait l'expérience d'une légère résistance en même temps que d'une possibilité de faire céder cet obstacle à l'endroit où le sommet de son crâne entrait en contact avec le ballon.

Dans les séances d'Intégration Fonctionnelle, nous faisons le même genre d'expérience quand nous entrons en contact doucement mais fermement avec le squelette de notre client au travers de la peau et des tissus. En utilisant un ballon pas trop gonflé de façon à répondre avec douceur à la pression, je pus enseigner à plusieurs mères et thérapeutes comment user d'un toucher inhabituel, plus sensible, plus 'à l'écoute', caractéristique de la Méthode Feldenkrais. Ayant observé au Centre Amira Basma combien les mères stressées (et également les thérapeutes) étaient parfois bien trop pressés et rudes dans leur manière de toucher les enfants pour leur faire 'comprendre' ce qu'on attendait d'eux, cela devint même un de mes objectifs principaux. Le toucher de mains dures et plutôt manipulatrices tend à s'avérer carrément contre-productif car il empêche l'établissement d'une communication subtile entre le système nerveux de l'enfant ainsi manipulé et celui de la personne qui cherche à l'aider. L'efficacité de la Méthode Feldenkrais, souvent considérée comme miraculeuse, vient pour une large part d'une communication sensible et souvent non-verbale.

a08Dans le cas de Mahmoud, les séances suivantes permirent d'étendre cette expérience de la solidité et de la souplesse de sa colonne vertébrale pour qu'il sente comment tout son squelette pouvait lui donner un sentiment de stabilité en toute sécurité. Tandis qu'il était allongé sur le ventre, je plaçai un seul ballon ovale pour soutenir son torse et son bassin dans le sens de la longueur. Ses pieds et ses genoux étaient en contact avec le sol de même que ses coudes, ses avant-bras et ses paumes de main. Puis je faisais très légèrement rouler le ballon d'un côté à l'autre, ce qui lui permettait de tester la solidité de sa structure squelettique et de sentir qu'elle pouvait être de plus en plus fiable. Quand on roulait vers la droite, c'est le côté droit qui jouait le rôle de support, et vers la gauche, la jambe gauche et le bras gauche, le tout sans le moindre effort musculaire. Le petit garçon prenait toujours beaucoup de plaisir à ces jeux. Tout en s'amusant, il commença à développer un sens plus clair de sa structure squelettique et de sa relation à la gravité et au sol.

Peu de temps auparavant, j'avais observé Mahmoud au milieu d'un groupe de mères et d'enfants à qui on apprenait divers jeux et chansons dans l'Unité de thérapie récréative. Si on ne l'aidait pas quand il était assis par terre, soutenu par sa mère, son corps ressemblait à un tas de muscles à peine capable de bouger les membres. Et maintenant voilà qu'il apparaissait transformé et clairement capable d'un début de contrôle indépendant de ses propres mouvements.

Une fois, alors qu'il se reposait, confortablement installé sur le dos sur des ballons, Mahmoud décida de devenir footballeur. Il demanda à sa mère de pouvoir shooter dans le petit ballon bleu et pas trop gonflé. Tout d'abord, Adeelah laissa tomber le ballon sur son pied droit (d'une hauteur de plus en plus grande) mais peu après elle le laissa tomber sur son pied gauche bien moins 'intelligent'. On avait opéré sa cheville gauche déformée peu après la naissance, mais l'enfant n'avait jamais appris à faire confiance à ce pied. Pour cela, il aurait fallu stimuler les terminaisons nerveuses de la plante du pied de manière appropriée. Mahmoud ne se lassait pas du jeu de football qu'il avait inventé, surtout qu'il avait réussi quelques 'bons tirs' avec le pied gauche. C'est alors que ma merveilleuse assistante palestinienne eut l'idée d'encourager son fils à shooter dans le ballon qu'elle pressait légèrement sur la plante du pied – d'abord le droit, puis le gauche – pour le faire atterrir dans les mains de sa mère. « Idfa ! Idfa ! » l'encourageait-elle.

a07Cette nouvelle dimension dans notre 'apprentissage somatique' fut le thème de la séance suivante, que le petit garçon avait organisée lui-même. A son arrivée à l'Unité de kinésithérapie, Mahmoud avait résolument déclaré vouloir travailler avec la 'nouvelle'. Les thérapeutes étaient curieux d’observer ce que j’allais faire avec leur petit patient. Mon idée était d'explorer la propulsion vers l'avant par les deux pieds ou un seul pied. Il apparut vite évident que son pied gauche ne restait dans une position stable, orienté vers l'avant, que lorsque la plante de son pied rencontrait la surface douce et flexible d’un ballon gonflé de manière appropriée. Lorsque la plante de son pied rencontrait quelque chose de dur comme le mur, le sol ou même mon épaule ou mes côtes, le pied tournait vers l'intérieur. C'était comme si ce genre de contact était trop dur et donc trop violent pour son système nerveux.

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a09Tout comme lors de notre première séance, Mahmoud avait ses propres idées et voulut soudain jouer au basket. Adeelah devait s'asseoir derrière son fils pour le soutenir, pendant qu'il essayait inlassablement d'envoyer un 'vrai' ballon de basket dans le filet fixé au mur. Il bougeait exactement comme les joueurs qu'il avait vus à la télévision lors de matches célèbres, s'étirant et se penchant avec une adresse étonnante. Je fus particulièrement ravie de voir Adeelah mettre un ballon gonflable entre sa poitrine et le dos de Mahmoud afin de l'accompagner dans ses mouvements par des pressions douces. Les mouvements des bras de Mahmoud vers le haut devinrent alors de plus en plus forts, et ses tirs plus souvent réussis. C'était la première fois que je voyais quelqu'un sans aucune expérience de la Méthode Feldenkrais se montrer capable de mettre en application certains de ses principes essentiels de façon aussi spontanée et intelligente. Je pense que c'est beaucoup grâce à l'exemple d'Adeelah que plusieurs mères et thérapeutes commencèrent à adopter les idées qu'ils m'avaient vue mettre en œuvre dans mes leçons avec Mahmoud et d'autres enfants et bébés.

Après son projet de basket-ball, Mahmoud pensa à une chose qui surpasse tout ce que j'ai pu voir en vingt ans de pratique Feldenkrais. L'enfant aux mains et aux pieds 'de velours' commença à se hisser en haut des cinq marches de bois d'un côté d'une rampe spécialement conçue à cet effet, puis à descendre avec précaution de l'autre côté. Au bas de la rampe, il se trouva soudain debout sur ses deux pieds. Après quoi il commença à faire le tour de cette construction à petits pas, tout en s’y agrippant fermement – sans l'aide de personne. Sa mère rayonnait de joie en me traduisant sa déclaration de triomphe: “Je suis libre!”

L’exploit suivant de Mahmoud fut encore plus audacieux. Il avait demandé à sa mère de placer une échelle contre le mur, pour qu'il puisse atteindre l’une des fenêtres très haut placée et regarder au-dehors. A sa première tentative il ne réussit pas complètement. Je me demandais d’où lui venait l'énergie d'essayer à nouveau – et cette fois avec succès – et restais sur le qui-vive au cas où cette force vint soudain à disparaître. En redescendant, Mahmoud se tourna et déclara avec fierté: “Je suis un homme qui construit un mur!” Cette exclamation de joie me bouleversa (5).

ladderDurant les leçons qui suivirent, les principaux objectifs furent de mobiliser le bassin de Mahmoud et de relâcher la tension dans les tendons de son jarret. Mahmoud apprit peu à peu à tendre davantage les jambes et à se redresser de tout son corps. Pendant un temps, nous poursuivîmes les séances Feldenkrais dans la piscine d’hydrothérapie, qui s'avéra très utile. Nous avons pu l'utiliser trois fois, alors que d'ordinaire les jeunes patients n'y ont accès qu'une fois par semaine. C'est pour chacun un moment fort de la journée, cette demi-heure où ils peuvent s'amuser dans l'eau – en compagnie de toutes les infirmières et thérapeutes qui n'ont pas d'autres obligations à ce moment. Dans cette situation, quand il se trouvait au milieu de tout ce bruit et les éclaboussures, Mahmoud avait de la peine à vaincre sa peur de l’eau. Mais avec la piscine pour lui tout seul et les encouragements de ma part et les cajoleries de sa mère, il fut bientôt capable de marcher avec énergie le long d'un des bords de la piscine, et même de la traverser dans sa partie peu profonde sans s’accrocher à moi, abandonnant même à la fin la bouée dont il avait eu besoin jusqu’à présent. Sans plus avoir besoin d'aucune assistance externe, il bondissait joyeusement dans l'eau, les bras étendus, et voulait y rester. “Je ne suis pas fatigué!” répétait-il.

a17Lors de la dernière séance d’IF/hydrothérapie, il découvrit le plaisir de se repousser des deux pieds depuis le bord de la piscine, puis il réussit à se laisser flotter sur le dos sans la moindre appréhension que je ne sois pas là pour le rattraper, à un mètre, deux mètres, et même trois mètres du bord. À la fin, il s'immergeait puis sautait hors de l’eau en riant et il m’éclaboussait exactement comme l’aurait fait tout autre enfant n’ayant pas son handicap. Il avait découvert comment propulser son corps hors de l'eau en se repoussant depuis le fond.

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Le jour de son départ, Adeelah me demanda de lui laisser un des petits ballons que j'avais apportés d'Angleterre, ainsi que des pistes pour l'utiliser chez elle – avec des croquis comme 'aide-mémoire', comme ceux qu'elle avait vus dans mon cahier. Son fils s’amusait tout seul, tandis que je travaillais brièvement avec elle, afin qu'elle puisse ressentir quelques unes des possibilités particulièrement importantes du ballon pour jouer avec son fils, et qu'elle puisse utiliser le ballon dans de petits mouvements pour relâcher ses propres tensions dans les épaules, la nuque, le dos et le bassin. De temps en temps je jettais un coup d’œil vers Mahmoud. Il fit d’abord l’expérience de monter et descendre, une fois, deux fois, les marches de l'escalier déjà mentionné, se tenant avec confiance des deux mains aux rampes situées de chaque côté. Un peu plus tard, il commença à se mouvoir dans la pièce, appuyé sur un tabouret à roulettes. Il posa le pied gauche sur la barre horizontale et se repoussait du sol avec le pied droit, avec beaucoup d'adresse et de puissance, circulant dans la pièce de plus en plus vite. Quand il découvrit une paire de béquilles dans un coin et bien qu’elles soient trop grandes pour lui, il se mit tout de suite à les essayer – là encore avec une habilité et une confiance surprenantes. Il avait déjà observé d'autres enfants qui apprenaient à s'en servir, et avait peut-être lui-même reçu des indications. À la fois ravies et sur le qui-vive, nous décidâmes Adeelah et moi de terminer notre séance afin de pouvoir plus facilement assister Mahmoud s’il venait à tomber. Une jeune fille qui avait aussi des difficultés à marcher et qui l'observait avec intérêt finit par lui apporter des béquilles à la bonne taille. Les choses devinrent tout de suite plus faciles et il semblait très satisfait de ses progrès. Maintenant il se tenait droit et était bien plus stable sur ses jambes. Il fit quelques pas et son visage s'illumina d'un grand sourire.

Cette image reste gravée dans ma mémoire, et je me demande parfois avec quelque découragement quelles expériences somatiques/ organiques Mahmoud et Adeelah auront réussi à intégrer à leur vie quotidienne à Qalqilia. Après tout, une fois de retour chez eux, Adeelah s'était certainement remise à travailler toute la journée dans son salon de beauté, tandis qu'une jeune parente s'occupait de Mahmoud et de sa sœur. Tandis que la situation politique continue d'empirer en Palestine/ Israel, des mères et leurs enfants comme Adeelah et Mahmoud sont peut-être en train de se remémorer avec nostalgie l'oasis d'harmonie et de sécurité que le Centre Amira Basma leur avait offert pour quelques jours.

A l'occasion d'une visite à Qalqilia pendant un week-end passionnant et bien rempli, j'eus l'occasion de refaire avec Mahmoud quelques jeux en Feldenkrais, et je pus donner à Adeelah et à l'une de ses sœurs une petite séance individuelle, qui leur parut comme un îlot de liberté dans une mer de peur et d'insécurité.

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Certains personnels du Centre m'assuraient que des développements spectaculaires comme ceux vécus par Mahmoud n'étaient pas rares ici. Cependant, ce qui éveilla vraiment l'intérêt des thérapeutes d'Amira Basma – et qui parfois les inspira pour leur propre travail – fut le « Comment ». ludique de l'approche Feldenkrais. Elles se rendirent vite compte que cette approche suscitait immanquablement des réactions positives chez les jeunes patients, allant de l'écoute intérieure tranquille reflétée par leur sourire, à une participation joyeuse et active.

Conformément à leur formation et aux tâches qui leur étaient assignées, mes collègues palestiniens se préoccupaient principalement de résultats quantitatifs pour évaluer l'évolution des aptitudes physiques et mentales de leur patients. En revanche, je m'intéressais surtout à ces enfants en tant qu'individus à la recherche de leur chemin dans le monde. Pour qu'ils puissent se débrouiller sans trop d'assistance extérieure, une condition préalable indispensable était qu'ils développent une image d'eux-mêmes positive (qui peut émerger même d'une minuscule avancée dans l'apprentissage) et la motivation pour faire des essais plutôt que d'abandonner par avance en considérant les choses comme inatteignables. Avec cet ambitieux objectif, je m'efforçais de donner à chaque enfant l'occasion d'un apprentissage qu'il contrôlait par lui-même. Ce type d'apprentissage ne se limite pas à des objectifs conventionnels décidés au préalable, il reste ouvert – ouvert avant tout aux surprises, c'est-à-dire aux événements qu'un thérapeute 'spécialisé' peut rarement anticiper et que le petit patient en « traitement » peut penser impossible pour lui-même. A quel point de telles surprises – qui étonnent en permanence aussi bien le praticien Feldenkrais que l'élève – peuvent dépasser les résultats des techniques Bobath, Voijta et autres, c'est ce que deux jeunes thérapeutes palestiniens commencèrent à comprendre en observant le comportement inhabituel d'enfants qu'ils connaissaient bien. Voir ces enfants « s'immerger » dans l'apprentissage ludique en Feldenkrais avec un bonheur inattendu, voilà qui poussa certains membres du personnel à vouloir expérimenter dans leur propre corps la Méthode que je proposais, d'autant plus que la plupart d'entre eux souffrait de stress qui se manifestait sous diverses formes. Le bruit des effets merveilleux d'une petite séance d'IF se répandit rapidement dans Amira Basma. C'est ainsi que j'eus l'occasion de travailler avec le directeur du service médical, avec de nombreux thérapeutes, plusieurs personnes du service administratif, avec l'adorable vieille gardienne, avec une des femmes de ménage, et même avec Mme Majaj. Il n'est donc pas surprenant que j’aie été invitée à revenir dès que possible, et pour beaucoup plus longtemps.

Au cours des trois années suivantes, je me débrouillai pour passer à chaque fois plusieurs semaines au Centre Amira Basma, où je poursuivais mon projet « L’air comme un pont en communication avec le système nerveux », et donnais des séances individuelles aux membres du personnel tout en donnant un coup de main partout où c'était nécessaire.

a04Malheureusement, cependant, l'atelier de formation prévu à l'origine pour le personnel du Centre ne put jamais se concrétiser, en-dehors de mini sessions pour les personnes intéressées qui réussissaient à se libérer une heure ou deux. Au cours de cette période, un grand nombre de thérapeutes – toujours soumis à une pression énorme à cause de leurs responsabilités familiales, des difficultés du trajet quotidien jusqu'au Centre, du manque de temps – devait aussi suivre des formations complémentaires et préparer les examens correspondants. D'après ce que j'ai compris, le soutien financier et la reconnaissance officielle du Centre par le Ministère israélien de la santé dépendaient grandement du résultat de ces examens. Après de profonds remaniements à tous niveaux, le Centre Amira Basma obtint enfin la reconnaissance officielle.

(Traduction: Emmanuelle Bels et Blandine Wong)

 

Notes

1 Les dortoirs du Centre peuvent accueillir jusqu'à vingt enfants (depuis les bébés jusqu'à l'âge de 15 ans) et leurs mères. Le durée du séjour dépend des contingences personnelles, de l'évaluation des besoins par le personnel médical, et de plus en plus de la situation politique. Le soir, quand tout le monde est parti - sauf une infirmière et la gardienne , une toute petite et gentille vieille femme qui ferme les portes à 22 heures précises – les jeunes mamans se sentent encore plus comme chez elles. La plupart d’entre elles enlèvent leurs foulards et prennent plaisir à être ensemble. Elles s’offrent alors le temps de se distraire, de bavarder, de regarder la télévision, et, parfois, elles organisent une petite fête.

2 Les vidéos/DVD “Supported by Air” créés à l'initiative de ce client sont en cours de remplacement par un DVD à la fois plus précis et traitant de sujets plus vastes. Il inclura toutes les découvertes et les développements de ces dernières années – dont des formations pour des collègues Feldenkrais aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne, en France et en Suisse, qui ont été la source de nombreuses avancées et de retours encourageants. Au sujet des trois séminaires de formation à venir pour l'International Feldenkrais Federation (IFF) voir http://feldenkrais-method.org/en/node/ . Mon collègue israélien Eli Wadler, qui travaille aussi depuis longtemps avec des ballons ovales, est arrivé à des résultats comparables quant à l'efficacité de  leur emploi dans notre  méthode. Vous pouvez avoir un aperçu de la variété d'utilisation de ces aides à l'apprentissage en comparant les sites internet: www.feldenkraisnow.org et www.feldenkrais-wadler.com

3 Quelques semaines plus tard, alors que je lui rendais visite, un collègue et ami israélien m’a parlé d'un ancien élève Feldenkrais atteint de la même maladie génétique, à qui les médecins avaient prédit tout au plus huit à dix années de vie. Cet homme a aujourd'hui plus de cinquante ans et considère la vie comme valant la peine d'être vécue malgré de grandes restrictions.

4 Parfois cependant, quand la mère et le fils discutaient en arabe quelle idée essayer ensuite, j'étais momentanément exclue de l’interaction.

5 A cette époque, les Palestiniens avaient encore de l'espoir après que les élections aient vu la défaite par le Hamas d'un gouvernement tenu par le Fatah (généralement considéré comme corrompu). Cependant il y avait déjà des signes que le choix du peuple ne serait pas respecté. L'occident tenait le Hamas pour une organisation terroriste et les sanctions israéliennes s'intensifièrent. La situation des Palestiniens devint alors de plus en plus désespérée.

Glossaire

Bobath : technique de rééducation qui s'adresse aux patients atteints d'une lésion cérébrale ou de la moelle épinière. Elle se base sur la « capacité du cerveau à se réorganiser » et porte le nom du couple de thérapeutes qui l'a développée, Berta (1907-91) et Karl (1906-91) Bobath. Les parties intactes du cerveau peuvent apprendre et prendre en charge les tâches qui étaient jusque là assurées par les zones endommagées.

Intégration Fonctionnelle (IF) : pratique Feldenkrais en séances individuelles.

Dystrophie musculaire : terme générique désignant les maladies musculaires dégénératives, qui se caractérisent par une faiblesse croissante (et habituellement symétrique).

Apprentissage somatique : Apprentissage par le corps (soma)

Méthode Voijta : thérapie rééducative développée dans les années 1950 par Vaclav Voijta (1917-2000) pour traiter les dysfonctionnements de l'activité cérébrale aussi bien chez les enfants que chez les adultes.

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