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Intelligence du corps Soupless de l'esprit Pertinence de l' action

La Ruzole du Haut--09400 Saurat--France

Feldenkraisnow

Mon but, en écrivant un article sur le sens de l’expression “The Elusive Obvious” – une expression faisant allusion à une évidence qui échappe à l’appréhension rationnelle»1 ) était à l'origine tout à fait pragmatique. J'espérais mettre en relief quelques moyens pratiques et voies d'apprentissage pour approcher ce que le fondateur de “notre” méthode connaissait et mettait en application avec une assurance admirable et des résultats généralement étonnants. Cependant, dès le départ la tâche que je m'étais assignée – éclairer quelque peu les implications pratiques de ce que voulait dire Moshe Feldenkrais en créant cette expression énigmatique ressembla rapidement à une leçon d'Intégration Fonctionnelle (IF) avec un élève/client intéressant (c'est-à-dire 'difficile'). En règle générale, ce genre de séance met au défi les praticiens d'abandonner toutes les idées préconçues qu'ils pourraient avoir eues au début et de se laisser surprendre par le cours qu'elle prend d'elle-même. Le sujet de mon article, qui se mit rapidement à vivre sa vie propre2, avait d'abord émergé comme “ce-je-ne-sais-quoi,que certaines personnes semblent posséder” au chapitre 18, intitulé “Le sixième sens”, du premier ouvrage de Moshe Feldenkrais L'ÊTRE ET LA MATURITÉ DU COMPORTEMENT - UNE ETUDE SUR L'ANXIÉTÉ, LE SEXE, LA GRAVITATION ET L'APPRENTISSAGE (1949). A mi-chemin de l'écriture du texte présent – qui consistait surtout à rapporter mon expérience de différentes approches pour enseigner l'in-enseignable –, il me devint clair que pour arriver à une conclusion satisfaisante à mes réflexions sur le questionnement de l'évidence insaisissable qui a tellement préoccupée Moshe Feldenkrais toute sa vie j'aurais besoin d'une quatrième – et je l'espère dernière – partie.

La partie IV sera centrée sur l'intimité (l’intériorité surtout neurologique) qui caractérise le cadre de l'IF de par la profonde participation qu'elle implique, une intimité parfois également ressentie en PCM (prise de conscience par le mouvement). Elle peut parfois avoir des connotations érotiques et frôler l'attraction sexuelle, mutuelle ou non partagée. Quelles que soient les circonstances particulières, nous nous trouvons toujours dans un “entremêlement” plus ou moins conscient de deux êtres humains qui s'influencent l'un l'autre au cours de leur rencontre somatique et finalement toujours psychosomatique. Enfin, j'espère aussi être en mesure de traiter de questions de la puissance et d'impuissance, comme les présente Moshe Feldenkrais dans leur sens général mais aussi plus spécifiquement sexuel dans LA PUISSANCE DU MOI, UNE ETUDE SUR LA SPONTANEITÉ ET LA COMPULSION.

I. Une différence qui fait la différence

Continuons à développer notre prise de conscience et à remarquer l’évidence insaisissable. A la fin, nous espérons pouvoir amorcer un dialogue avec les scientifiques qui à leur façon se sont rapprochés de nos vues. C'est par ces mots que Carl Ginsburg conclut son discours d'introduction à la Première conférence européenne Feldenkrais à Heidelberg en 1995. Sa présentation Is there a Science of the Feldenkrais Magic ? [Existe-t-il une science de la magie Feldenkrais ?] préparait l'intervention du neurobiologiste bien connu Francisco Varela sur la Large Scale Integration in the Nervous System and Embodied Experience [Intégration à grande échelle dans le système nerveux et expérience incarnée] qui se concluait par un encouragement à tous les praticiens Feldenkrais : “La nature du travail que vous faites va déjà dans cette direction …”.

Vingt ans après Heidelberg, la Méthode Feldenkrais a reçu une justification scientifique explicite avec la publication de l'ouvrage de Norman Doidge The Brain’s Way of Healing – Stories of Remarkable Discoveries and Recoveries (2015) [Comment le cerveau guérit à sa manière – Histoires de découvertes et guérisons remarquables], suite d'un premier opus du même auteur, Les étonnants pouvoirs de transformation du cerveau – Guérir grâce à la neuroplasticité [The Brain That Changes Itself – Stories of Personal Triumph from the Frontiers of the Brain] (2007). Ce livre avait déjà été accueilli avec enthousiasme par la communauté Feldenkrais ; dans son récent ouvrage, ce champion très applaudi de la science émergente de la NEUROPLASTICITÉ va encore plus loin. Il nous fournit tout ce dont nous avons besoin pour apprendre à penser et à parler de façon compétente avec les personnes qui montrent de l'intérêt pour notre pratique. Pour ceux d'entre nous qui bataillent depuis longtemps pour développer un langage pertinent sur ce que nous faisons, il est réconfortant de lire qu'en présentant “ce qui se situe à la limite de notre compréhension actuelle de l'esprit et du corps” Doidge utilise le même argument, lorsqu'il se trouve confronté à un scepticisme bien ancré. Tel que celui auquel nous avons fait appel depuis des années : “Vous n'avez pas à le croire, mais vous devez suspendre votre jugement incrédule et simplement le faire.” Contre l'accusation que faire connaître le potentiel extraordinaire de la neuroplasticité soulève de faux espoirs, il défend qu'il est pire de semer “un faux désespoir”. Doidge a fait ses études à une époque où le courant dominant demandait de croire en la doctrine de l'immuabilité du cerveau et il prend soin d'insister sur le fait que la science qui sous-tend la neuroplasticité est encore incomplète. Cependant, comme il le montre dans ses deux ouvrages, la recherche a mis en évidence de multiples preuves que lors d'un apprentissage nouveau, des circuits “inutilisés” du cerveau se trouvent stimulés et les connexions entre les cellules nerveuses commencent à augmenter considérablement.3

Dans The Brain’s Way of Healing, deux chapitres passionnants sont consacrés à Moshe Feldenkrais et à son travail pionnier. La Méthode Feldenkrais est pour ainsi dire mise en avant avec le cas extraordinaire d'un homme qui a réussi à guérir à la suite d'une maladie auto-immune qui l'avait rendu aveugle vers quarante ans. Après cinq opérations effectuées en vain et des années de pratique déterminée de divers exercices somatiques dans l'espoir de récupérer la vue, David Webber découvrit enfin la différence qui fait la différence dans sa pratique. Avec la sorte de prise de conscience qu'il apprenait en cours de PCM, il continua à pratiquer les mêmes exercices plus en douceur et fut finalement capable de permettre l'amorce d'un processus inespéré de guérison par la neuroplasticité. Plusieurs leçons d'IF avec Carl Ginsburg lui apportèrent de précieux éclaircissements complémentaires sur la manière de procéder pour inverser le cours et dans une large mesure guérir une maladie que la médecine conventionnelle avait jugée irréversible.

L'annonce en couverture ne paraîtra pas exagérée à tous ceux d'entre nous qui ont travaillé régulièrement avec des enfants atteints de paralysie cérébrale et avec des adultes souffrant d'atteintes neurologiques à la suite de traumatismes crâniens, d'AVC et de diverses maladies auto-immunes comme la sclérose en plaques et la maladie de Parkinson :

Le phénomène de la neuroplasticité – la découverte que le cerveau peut changer sa structure et son fonctionnement en réponse à une expérience mentale – est le changement le plus important dans notre compréhension du cerveau et de l'esprit depuis les débuts de la science moderne.

Dans une lettre ouverte adressée à l'ensemble de la communauté Feldenkrais, le formateur américain David Zemach-Bersin souligne combien la publication de The Brain’s Way of Healing constitue un moment historique : jamais auparavant nous n'avons rencontré une telle ouverture et une telle compéhension de notre méthode; et jamais nous n'avons pu nous attendre à aider d'aussi nombreuses personnes atteintes de dysfonctionnements neurologiques apparemment sans espoir. David nous conseille avec bon sens et de façon très encourageante sur les moyens d'être à la hauteur des attentes des personnes affectées par de graves problèmes neurologiques et qui ont trouvé un nouvel espoir dans le Feldenkrais grâce à ce livre. [voir en Annexe]

Les développements prometteurs dont nous sommes aujourd'hui témoins étaient difficilement imaginables en 1995 lorsque les participants à l'atelier de Carl Ginsburg lors de la conférence de Heidelberg se trouvèrent confrontés à l'un des plus grands défis pour la communauté Feldenkrais : “Comment enseigner la différence qui fait la différence ?” Carl proposa au nombreux groupe de praticiens un large éventail d'opportunités fascinantes pour faire l'expérience d'une démystification tout à fait concrète et surprenante de la prétendue magie du Feldenkrais. Cette expression rend compte dans une certaine mesure des changements positifs extraordinaires que les gens commencent à observer quand on les aide à entrer en contact et à apprendre à faire confiance à leur capacité innée à faire la différence entre ce qui est bénéfique à leur bien-être et ce qui lui fait du tort, et plus important encore, entre ce qui favorise et ce qui entrave leur cheminement vers la connaissance de soi et la sagesse.

Si vous lisez la Partie I de mon article sur l'Évidence en question, vous vous rendrez peut-être compte que le thème de l'atelier de Carl se réfère à la célèbre définition de Gregory Bateson de l' “information” comme étant “une différence qui fait la différence”. Le sens que Bateson donne à ce terme n'a rien à voir avec l'usage qu'en fait la technologie de l'information. Pour lui, l' “information” désigne un processus qu'on ne comprend pas encore très bien et dont on peut réellement observer qu'il transforme largement la qualité de conscience et le fonctionnement de tous les organismes vivants (y compris les plantes et les micro-organismes). Comme Bateson l'avait prévu il y a longtemps, on a découvert que des modifications du fonctionnement transformaient effectivement la structure du cerveau pas seulement chez les animaux supérieurs mais même chez les souris. Et comme le montre Norman Doidge dans ses deux ouvrages, de façon encore plus spectaculaire chez les êtres humains. Cependant, l'exploration du potentiel d'évolution du cerveau humain vient à peine de commencer. Ce potentiel va bien au-delà de ce que la sagesse populaire exprime depuis toujours par l'expression “On s'en sert ou on le perd !” Certaines personnes à l'esprit ouvert commencent juste à réaliser que nous avons le potentiel pour modifier en permanence le vaste réseau des connexions neuronales “câblées” dans notre cerveau : en apprenant des façons nouvelles et plus appropriées de penser, de sentir-ressentir et de bouger-agir, créant ainsi de nouvelles connexions neuronales toujours plus complexes. En conséquence, notre système nerveux évoluerait vers toujours plus de raffinement, ce qui nous permettrait finalement de créer un monde différent de celui dont nous commençons à nous apercevoir qu'il n'est plus viable. Si nous regardons le monde tel qu'il va en ce moment, nous devons pourtant conclure que c'est un projet encore assez utopiste, puisque comme le souligne Norman Doidge, tous les changements appris dans le fonctionnement humain impactent profondément le cerveau humain. L'apprentissage auquel sont soumis des millions d'enfants et d'adultes à notre époque ne va pas forcément dans la meilleure direction.

Tout ce que nous pouvons faire en tant que praticiens de la Méthode Feldenkrais, c'est de créer des environnements et des situations d'apprentissage qui nous permettent de communiquer ce qui ne peut être enseigné directement par les moyens conventionnels. Ces conditions devraient fournir à nos élèves la sorte d' “information” sensori-kinesthésique dont ils ont besoin pour raviver, et finalement poursuivre activement, l'apprentissage organique et autonome qu'ils “connaissaient” si bien dans leur jeune âge. L'atelier de Carl Ginsburg démontrait quant à l'apprentissage des adultes la pertinence de la conclusion de Norman Doidge : “Les enfants apprennent leur expérience ; ils n'apprennent pas forcément ce que nous avons l'intention qu'ils apprennent”. (Doidge n’écrit pas que les enfants apprennent par leur expérience. Comme la Neuroplasticité montre, l’expérience elle-même représente ce que Gregory Bateson désigne par le terme « information »). Les participants étaient guidés lors de PCM et d'IF pour sentir et ressentir combien en portant une qualité d'attention patiente et éveillée à leur propre organisation – en termes d'équilibre, d'usage du squelette, de tonus musculaire, de respiration, etc. – ils gagnaient énormément en sensibilité et en différenciation de leur perception.

Les explorations en IF – en particulier comment soulever la tête d'une personne – se déroulaient par groupes de trois, avec une personne jouant le rôle d' “élève/client”, une seconde celui d' “enseignant/ praticien”, et la troisième le rôle de “superviseur”. Le rôle du superviseur était de placer de temps à autre une main là où il/elle observait des raideurs, des tensions ou des schémas de blocage dans le corps de l'enseignant/ praticien.

L'apprentissage mutuel lors de l'atelier de Carl “La différence qui fait la différence” mettait en lumière un certain nombre d'éléments – tous du domaine du questionnement de l'évidence :

• Si nous ne sommes pas conscients de nous-mêmes, notre propre asymétrie peut fausser notre sensation de la personne que nous touchons;

• La clarté de notre perception et l'aisance et la qualité de nos mouvements nous permettent de communiquer plus efficacement avec notre partenaire d'IF – sans interférer avec son apprentissage par des intentions parasites dont nous ne nous rendons pas compte et des efforts superflus dont nous n'avons peut-être pas non plus conscience;

• Quand notre toucher est perçu comme sûr et non-intrusif, l'autre se sentira en sécurité et libre au cours du dialogue kinesthésique ou de la “danse” que constitue la leçon;

• Communiquer [faire sentir à l’autre] une attention ouverte et souple peut avoir un effet presque magique sur notre partenaire, ce qui fait qu'il/elle se sent à l'aise, commence à apprécier le dialogue non-verbal et à répondre par une attention, sensation et action qui se déplacent avec fluidité pour rester dans la danse. 4

Les participants à l'atelier apprécièrent beaucoup que Carl termine en leur parlant de ses propres premières tentatives maladroites pour soulever une tête. Au moment où pendant une post-formation un praticien très expérimenté avait simplement touché sa nuque, très brièvement et avec une infinie douceur, il avait fait l'expérience de la même surprise extrême que de nombreux participants à l'atelier de Heidelberg. Il s'était soudain senti capable de libérer la nuque et de respirer plus pleinement. De façon encore plus inattendue, il s'était rendu compte que la tête qu'il tenait dans ses mains devenait légère et très facile à faire bouger. Il avait été aussi frappé par le feed-back verbal/les remarques de son partenaire que ses mains n'étaient plus dures et insensibles mais tout à coup douces et sûres.

Cette histoire me rappela une autre occasion mémorable où Carl avait réussi à alléger l'atmosphère tendue dans une salle pleine d'étudiants qui se sentaient perdus et incapables, en évoquant de semblables moments critiques qu'il avait connus à ses débuts professionnels de praticien Feldenkrais.

Voici la scène: dans la chaleur étouffante de l'été 1988, les étudiants en troisième année de la première formation professionnelle Feldenkrais anglaise (Londres 1986-90) allaient enfin être initiés aux mystères de l'Intégration Fonctionnelle. Nous allions exceptionnellement rester ensemble pendant deux longs mois avec une brève coupure entre deux segments très exigeants de quatre semaines. Il régnait dans la salle un mélange étrange de grande attente et d'excitation, de grande appréhension et de crainte. Les raisons en étaient évidentes : on nous avait dit que l'Intégration Fonctionnelle était un aspect séparé de la méthode, qui ne nous serait enseigné que dans les deux dernières années de la formation. Au cours des deux premières années, la communication somatique non-verbale entre deux partenaires était restée enveloppée de mystère tandis que nous regardions des démonstrations d'IF données par certains des assistants les plus expérimentés de Moshe (Myriam Pfeffer, Chava Shelhav, Ruthy Alon et Yochanan Rywerant). Jerry Karzan, Russell Delman, sa femme Linda, Carl Ginsburg et d'autres professionnels de la “deuxième génération” qui avaient fait leur formation à San Francisco (1973-77) nous impressionnaient aussi beaucoup par leurs performances en IF. Mais nous ne voyions et ne comprenions que très peu comment ils parvenaient à des résultats aussi magnifiques. On nous décourageait fermement de poser des questions prématurées avant d'avoir acquis suffisamment d'expérience nous-mêmes et répétait de temps à autre que le maître n’admettait qu’un seul principe dans sa méthode : de n’en avoir aucun.. Lorsque nous recevions, bien trop rarement, une leçon individuelle, nous ressentions quelque chose d'étrange et de merveilleux, impossible à définir, nous nous sentions plus grands et plus légers à la fin, mais en général il y avait un blanc quand nous essayions de nous souvenir de ce qui s'était réellement produit au cours de la séance. (Le même blanc m'envahissait souvent l'esprit quand j'essayais de me rappeler une PCM, même quelques heures seulement après l'avoir vécue). Les expériences d'IF les plus précieuses que j'avais vécues avaient été celles des enregistrements DVD de Moshe Feldenkrais à Amherst. En particulier les leçons avec des enfants faisaient monter les larmes dans bien des yeux et ont sans doute laissé des traces dans bien des mémoires, comme ce fut mon cas. Mais la question lancinante : “Comment est-ce que je vais jamais apprendre ÇA ?” était très présente à nos esprits…

La principale inquiétude pendant ces huit semaines de formation de l'été 1988 incluait la perspective d'avoir à travailler en fin de session avec une personne de l'extérieur – soit une connaissance ou un ami, soit un parfait étranger. Mais nous devions d'abord absorber certaines des bases de l' “enseignement par le toucher”. Dans ce but, notre grand groupe d'étudiants de toutes nationalités fut réparti en quatre sous-groupes assignés à un formateur ou assistant particulier, chacun installé à l'un des quatre coins de la salle immense et plutôt impersonnelle.

Il m'est impossible d'oublier quelques scènes plutôt hilarantes où les étudiants essayaient furtivement de quitter leur coin pour se rendre dans le coin qui ne perdit jamais son pouvoir magnétique d'attraction. C'était l'endroit où le groupe de Carl semblait continuer à apprendre tranquillement comment soulever, faire bouger, étendre ou comprimer de façon minime une petite partie du corps de leur partenaire, et être surpris que la totalité de ce corps commence soudain à répondre. Bien qu'ils soient rappelés à l'ordre invariablement pour rester là où ils devaient être, deux ou trois personnes au moins réussirent à changer de groupe et à s'accrocher à ce qui paraissait un roc solide dans un océan déchaîné.

Au cours de ces huit semaines perturbées, je me sentis infiniment reconnaissante envers Mia Segal pour m'avoir déjà une fois donné l'expérience de sa façon de communiquer ce que la parole et les explications ne peuvent pas vraiment transmettre même à l'élève le plus motivé. À partir de là, la première assistante de Moshe Feldenkrais (dès 1957) commença à jouer un rôle de plus en plus important dans ma vie de future praticienne Feldenkrais professionnelle.

Mes souvenirs les plus clairs du stage public de Mia, organisé à Oxford par l'une de ses anciens étudiants, furent la sensation étrange de ne porter que de la soie; à d'autres moments, de me sentir comme un poisson que l'on aurait retiré de la Tamise polluée pour le relâcher dans les eaux claires d'un torrent de montagne. Des années plus tard, au Nouveau Mexique au pied des Montagnes Rocheuses, j'entendis Mia dire aux étudiants de la formation de Carl à Santa Fe :

 

On perd beaucoup par la description.

Lorsque vous sentez quelque chose, vous en sentez l'impact.

Les mots représentent un autre niveau, commun, et ce que vous

sentez ne vous appartient plus.

 

À Oxford à la fin des années 1980, je commençai déjà à entrevoir des réponses satisfaisantes sur le plan kinesthésique aux questions brûlantes concernant les principes de base de la Méthode Feldenkrais.

Les praticiens fraîchement certifiés seront sans doute reconnaissants à Norman Doidge d'avoir listé onze Principes clés de la Méthode Feldenkrais au chapitre 5, MOSHE FELDENKRAIS, PHYSICIST, BLACK BELT, AND HEALER – Healing Serious Brain Problems Through Mental Awareness of Movement [MOSHE FELDENKRAIS, PHYSICIEN, CEINTURE NOIRE ET GUÉRISSEUR – Guérir de graves problèmes cérébraux grâce à la Prise de conscience mentale du mouvement (sic) ].

Du point de vue de Doidge, médecin psychiatre, Feldenkrais était vraiment un guérisseur, et nous aussi.

Moshe Feldenkrais n’aurait probablement pas été d’accord. D’après son biographe Christian Buckard voir note 1) ‘ 

La dimension thérapeutique ne l’intéressait qu’en passant ‘. Il disait « Ce qui est le plus important pour moi c’est l’éducation des enseignants et d’autres personnes qui vont former l’image [de soi] de la prochaine génération. Ce qui compte c’est d’éviter des fautes qui aboutiront à des névroses …»5

[trad. I.N.] L'objectif principal, selon les mots de Feldenkrais à San Francisco (20.6.1977), est d' “amener la personne à s'aimer, pas seulement à s'apprécier ” de façon à ce qu' “elle sente qu'elle peut commencer à se fier à elle-même et qu'elle commence à avoir suffisamment confiance en elle pour se tenir debout sur ses propres pieds.”

 

II. Voici un secret: il n'y a qu'une leçon Feldenkrais. Mia Segal, Nijmegen 1991

Dans toutes les situations d'apprentissage que j'ai eu le privilège de connaître avec Mia Segal, la règle plus ou moins strictement suivie du “pas de paroles” - “pas de principes” se transformait en un instrument pédagogique des plus efficaces. Sa caractéristique était de passer sans arrêt par différents aspects d'une PCM (toujours enseignée avec vue sur l’apprentissage de la communication non-verbal en IF), c'est-à-dire laisser les étudiants explorer par eux-mêmes une séquence de mouvement ; les faire observer d'autres personnes ; puis regarder la manière spécifique de bouger d'un partenaire en particulier et enfin poser la main à un endroit de leur corps pour prendre conscience de l'effet subtil de ce toucher ; pour finalement prendre toutes ces informations et les appliquer dans la phase suivante de l'exploration en PCM. Ce qui était particulièrement utile et rassurant pour tous était que la main 'témoin' allait d'abord là où se produisait quelque mouvement et ensuite seulement là où il y en avait peu ou pas du tout.

J'ai été particulièrement frappée par la grande clarté et le dynamisme de l'enseignement de Mia qui invite à l'action...Ce qui me semble assez unique dans son style d'enseignement est sa façon d'être complètement à l'écoute des exigences de l'instant présent, de combiner ce qu'il y a dans cette situation avec ce qu'elle est venue enseigner... La plupart des formateurs arrivent avec un programme tout prêt très précis.

 

C'est ainsi que Lara, une jeune musicienne, commenta l'expérience qui faisait toute la différence pour elle à l'occasion d'une post-formation de trois jours au centre ACCORD MOBILE de Myriam Pfeffer à Paris en 2003. Lors de cette occasion mémorable, Mia et Myriam (qui avait invité Mia et traduisit fidèlement en français tout ce qu'elle disait) se revirent pour la première fois en vingt ans. Mon rôle comprenait une prise de notes détaillées dans l'espoir de capter quelques aspects marquants de la façon dont Mia enseignait la prise de conscience. Un total de 28 pages dactylographiées servit de base à un article intitulé “Instead of an Interview with Mia Segal” [“En guise d'interview avec Mia Segal”]. Cet article allait être publié par la suite dans le AWARENESS REPORT d'un groupe de travail, à la fois sur l'utilisation du terme “awareness” [prise de conscience] dans l'enseignement et les écrits de Moshe Feldenkrais, et sur la façon dont ses premiers élèves et assistants comprenaient ce concept. D'autres groupes, qui travaillaient sous les auspices de la malheureusement éphémère ITATA (INTERNATIONAL TRAINER AND ASSISTANT TRAINER ACADEMY), se battaient avec leurs propres difficultés pour faire émerger des directives viables pour les futurs programmes de formation en ce qui concerne les connaissances, les aptitudes et les compétences à acquérir, tandis que le AWARENESS GROUP, auquel j'appartenais, essayait en vain d'obtenir un entretien avec Mia (contrairement à d'autres formateurs chevronnés, voir par exemple "Entretien entre Myriam et Ilana"6, La raison de son refus devint clair lorsque Mia, me voyant écrire ce qu'exceptionnellement elle avait énoncé en réponse à une question, m'interpella : “N'écris pas ça, parce que je pourrais changer d'avis !” Mais quand elle entendit Myriam m'admonester sévèrement : “Arrête d'écrire ! N'as-tu pas entendu ce que Mia a dit ?” et qu'elle me vit continuer à noter cette remarque aussi, Mia se mit à rire : “Ok, écris ce que tu veux !” En laissant son micro pendouiller dans son dos ou en le laissant traîner sur une chaise, elle montrait encore combien elle avait horreur que ses paroles soient enregistrées. (Les étudiants qui essayèrent d'enregistrer en secret la formation de Mia aux Pays-Bas trouvèrent souvent la bande retirée du magnétophone qu'ils avaient caché quelque part. Leur mine déconfite amusait beaucoup Mia qui remarquait en général où envoyer un assistant pour ôter la bande pendant une PCM.) Sans doute grâce à son immersion dans la culture japonaise (et à la longue expérience d’assister Moshe pendant des séances individuelles toujours « sur mesure », comme il disait), Mia prenait soin d'adapter son enseignement à l'instant et à la situation présente au lieu de penser à la postérité où il aurait fallu s'accorder aux besoins d'un groupe de gens très différent.

Nous ne pouvons entrer ici dans les détails. L'article qui reçut heureusement le feu vert inconditionnel de Mia pour être publié peut être consulté sur mon site internet7 Je voudrais juste donner ici une petite idée de “l'aspect dynamique qui invite à l'action” que Lara et beaucoup d'autres ont vu comme la différence la plus frappante entre ce dont ils avaient l'habitude et ce dont ils firent l'expérience à Paris.

Les gens qui demandaient à Mia comment gérer certaines difficultés, inconfort ou douleur étaient rapidement amenés à se rendre compte qu'ils pourraient peut-être bien trouver la réponse pour eux-mêmes en sortant de leur tête pour entrer dans leur corps : “Ne parle pas… Allonge-toi et montre-moi…Quelle est ta question ?” Si la personne acceptait l'invitation, suivait généralement une démonstration impliquant en alternance des indications verbales et tactiles, pour diriger l'attention de la personne vers les parties du corps où elle pourrait en tirer profit. Les instructions verbales et les indices tactiles se révélaient pratiquement équivalent, à condition, comme le soulignait Mia : « L'intention qui les sous-tend doit être clairement communiquée à l'élève. » À la base, il s'agissait juste de “faire la même chose différemment”. Cette définition de l'apprentissage auto-dirigé dans le livre L'Évidence en question semblait servir de base à l'approche de Mia, qui montra son efficacité pour “parler” à la totalité du spectre physico-mental de l'élève incluant sensations-sentiments-pensées-et-action. En même temps, ce genre de démonstration donnait à tous les autres une précieuse occasion d'éduquer leur perception. À la fin, Mia demandait en général à la personne concernée: “Alors, quelle est ta question [maintenant] ?” Le plus souvent, les élèves qui avaient fait l'expérience directe de ce double mode d'enseignement hautement individualisé rapportaient que la douleur s'était beaucoup atténuée et parfois avait disparu. La plupart des participants paraissait aussi saisir l'essentiel : prêter une attention soutenue à ce que l'on fait lorsqu'on est en proie à ce genre de 'problème' apparemment insurmontable peut mener à sa ‘solution’. En d'autres termes, se précipiter pour consulter quelque expert dans l'espoir d'un soulagement immédiat grâce à une intervention extérieure équivaut à abandonner à quelqu'un d'autre la responsabilité de son propre bien-être et sa liberté.

Ingrid, une femme médecin allemande, fit remarquer que dans les programmes de formation on montre rarement l'art de transformer la situation d'un individu en une opportunité d'apprentissage authentique pour tout le groupe. Trop souvent, dit-elle, on permet à la personne de continuer à discuter de ses maux et douleurs personnels tandis que l'on perd l'intérêt et l'attention des autres participants. Elle continua :

Je peux voir dans le travail de Mia ce que je vois dans les IF de Moshe. Un endroit particulier est touché et c'est toute la personne qui est mise en mouvement. La prise de conscience concerne toujours l'ensemble de la personne. Ce que j'ai trouvé vraiment étonnant est le fait que pas une seule articulation n'ait été mentionnée pendant ces trois jours ; c'était toujours l' ENSEMBLE! Cette impression va me rester… Il y a un autre aspect que je trouve particulièrement libérateur : toucher parfois de la 'mauvaise' façon ne semble pas être considéré comme un problème.

En introduction à un travail à deux partenaires, Mia fit une démonstration particulièrement mémorable de la manière de découvrir la quintessence de la signification du concept «  l'évidence insaisissable ». Les étudiants furent invités à s'allonger au sol, à placer les doigts quelque part à la base de leur crâne (puis ensuite le long de la colonne cervicale), et de trouver quels endroits étaient spécialement durs ou souples, etc. L'objectif de ce que l'on pourrait appeler une “auto-IF” en palpant avec précaution quelque zone de son propre corps s'éclaircit tandis que Mia continuait à demander de temps en temps : “Comment est votre toucher ?”… “Aimeriez-vous être touché de cette manière ?” Modulant sa voix de façon à imiter les diverses qualités de toucher qu'elle observait, elle réussit à démontrer que le toucher peut ne pas être clair, ce qui est frustrant (comme un murmure tellement faible que le partenaire ne comprend rien), ou intrusif et par là déplaisant (comme quelqu'un qui vous crierait à l'oreille). En s'écoutant et en observant la réaction de leur partenaire, les participants commencèrent peu à peu à découvrir le juste milieu entre manque de précision et clarté d'une part, et manque de sensibilité et respect d'autrui par ailleurs – une condition préalable absolument cruciale pour une communication agréable dans les deux sens.

Barbara, ancienne étudiante de la formation de Carl Ginsburg à Santa Fe où Mia avait été accueillie avec enthousiasme pour un segment de trois semaines, exprime bien l'impact durable que laisse sur une personne ouverte ce type d'enseignement multiple de la prise de conscience :

 

Parmi les nombreux stages auxquels je participe, c'est son travail qui semble être absorbé par mon être sans que j'en aie conscience – ou est-ce ma conscience qui est ouverte à sa présence ? Je crois apprendre peu, ou ne pas comprendre, et quand il m'arrive de donner une IF ou de travailler avec moi-même ou quelqu'un d'autre, ce n'est pas que je me souvienne, c'est plutôt qu'elle est présente et que je peux entendre ses mots et la voir travailler”. (Courriel du 03.03.04)

Pour moi aussi, Mia en est venue à représenter une espèce de superviseur intérieur qui m'inspire et m'encourage en permanence pour continuer à apprendre et à faire confiance à mon expérience qui se consolide progressivement. Je suis presque certaine que sans le modèle qu'elle a offert, ma quête aurait duré bien plus longtemps pour trouver des manières plus libres et plus créatives d'utiliser au mieux le matériau des leçons d'Alexander Yanai (AY). Une fois certifiée comme enseignante Feldenkrais, je me rendis vite compte que si j'adhérais de façon stricte aux leçons enseignées par Moshe à Tel Aviv il y a tant d'années, je mettais une pression inutile aussi bien sur moi-même que sur mes élèves. J'avais souvent le sentiment d'avoir à me dépêcher de dérouler les séquences de mouvements avec à peine le temps pour les pauses indispensables. Dans les 'Formations accréditées' à Londres et Paris, où j'ai parfois participé comme assistante au milieu des années 1990, la règle était d'enseigner des leçons AY entières du début jusqu'à la fin. J’avais quelque fois l’impression qu’on les utilisait comme des recettes pour un plat qui serait manqué si on omettait la moindre étape. Au cours d'un segment de formation à Paris, un collègue assistant exprima la même frustration en essayant d'enseigner une PCM particulièrement complexe où les étudiants étaient assis sur des chaises comme Myriam le lui avait demandé. Au milieu de la leçon, il s'exclama subitement : “Excusez-moi, il y a tant de choses à faire…Il ne reste tout simplement pas de temps pour la prise de conscience !”

Au fil des années s'est développée une attitude plus libre vis-à-vis des richesses extraordinaires des leçons AY que Feldenkrais nous a léguées. À la Conférence Feldenkrais de Heidelberg, par exemple, Larry Goldfarb donna des idées aux participants à son atelier en proposant un modèle pour rester fidèle à une leçon AY sans être esclave de la forme que Feldenkrais lui avait donnée lors d'une seconde 'phase de laboratoire' quand il travaillait avec des groupes à Tel Aviv. Il avait amorcé les fondations de ce modèle bien plus tôt, lorsque son propre corps s'était trouvé au centre d'une approche de recherche somatique développée pendant les années qu'il passa en Angleterre. Au bout d'une captivante exploration en profondeur de seulement 10 minutes de la fameuse leçon du Chandelier, les participants s'accordaient à dire que ce que Larry leur avait fait sentir pouvait mener à un apprentissage plus profond que de ‘faire’ la leçon en entier.

Comme beaucoup de mes collègues, j'ai trouvé petit à petit une façon moins contraignante et plus créative d'utiliser le matériau AY, au fur et à mesure qu'il devenait accessible aux personnes qui ne comprennent pas l'hébreu grâce au travail de traduction en anglais entrepris par plusieurs collègues. Ces leçons devinrent ainsi la source d'une exploration personnelle de ce que j'allai finalement enseigner avec plus d'assurance – et une nouvelle liberté pour observer avec attention si les élèves qui suivaient mes cours faisaient effectivement ce qui leur avait été proposé, ou pensaient qu'ils le faisaient. Comme j'en fis l'expérience à Paris, les formateurs suivirent le même processus dans leur nouvelle attitude envers les leçons AY. Après une leçon de PCM, une formatrice relativement nouvelle s'excusa pour l'avoir “fabriquée” elle-même. Cette excuse lui aurait sans doute paru superflue si elle avait remarqué qu'à cette occasion particulière, l'ambiance dans la salle était bien différente de quand elle enseignait de façon routinière. Mia aurait dit, comme je l'ai parfois entendue le faire, “J'adore ce silence. On peut vraiment entendre les gens apprendre !”

À mesure que je prenais de l'expérience, je pris conscience qu'une espèce de “sixième sens” commençait à neutraliser efficacement la plupart des angoisses et des incertitudes qui m'avaient tourmentée jusque là. J'en conclus que ce qu'on nomme “intuition” n'est pas inné et n'est pas non plus un cadeau que pourrait vous faire un enseignant généreux. Au lieu de ça, on l'acquiert par une pratique patiente semée parfois d'erreurs, jusqu'à ce qu'un jour on réalise qu'on est en possession de critères empiriques, étonnamment fiables pour évaluer ce qui fonctionne. Et si quelque chose ne marche pas, rappelez-vous simplement qu' “apprendre signifie faire la même chose différemment” ou alors suivez l'exemple de Mia, comme j'en ai moi-même pris l'habitude. Dans les situations où il n'était pas tout de suite évident de savoir par où commencer ou continuer, Mia se mettait “juste à prier”, comme elle disait, c'est-à-dire qu'elle restait tranquillement assise, laissait son regard se mettre en mode vision périphérique et attendait que quelque chose lui indique comment reprendre la séance.

Ce n'est que maintenant que je peux pleinement apprécier combien Mia m'a laissé un large éventail de pièces de puzzle, à partir desquelles je dois créer ma représentation personnelle et complexe de ce que peut signifier l’expression «The Elusive Obvious ». Elle a transmis la plupart de ces éléments au cours de démonstrations pratiques; d'autres par des affirmations surprenantes semblables à des koan japonais, comme celle que Mia m'avait glissée à l'oreille alors que nous observions le groupe pendant la seconde formation aux Pays-Bas :

Pst, voici un secret. Ne le dis à personne: il n'y a qu'une seule leçon Feldenkrais.

La plupart de ces précieuses indications verbales précédait ou concluait généralement une magnifique démonstration de leur validité, comme par exemple pendant la post-formation de Paris :

Plus nous sommes clairs [avec nous-mêmes et l’autre], plus est clair le message que nous donnons. Rappelez-vous qu'il s'agit de communication.

ou encore

Avec de la précision, deux ou trois mouvements suffisent souvent à faire toute la différence.

et enfin

Ce que nous faisons, c'est renvoyer les gens à eux-mêmes et leur montrer peu à peu comment prendre la responsabilité d'eux-mêmes.

 

I. Intimité neurologique intersubjective : la fondation d'une nouvelle sorte d'objectivité ?

Le lecteur a peut-être déjà pu lire entre les lignes qui précèdent la raison pour laquelle j'ai sous-titré cette Partie III “De la magie ou une sorte d'objectivité radicalement nouvelle ?” Cependant, cela appelle un bref commentaire, qui donnera aussi un avant-goût de ce qui sera développé dans la Partie IV à venir.

J'ai rencontré pour la première fois cette extraordinaire sensation d'intimité dont je parle dans l'introduction au cours du stage public que Mia Segal donna à Oxford à la fin des années 1980. La précision de ses instructions et de ses démonstrations se traduisait par des sensations quasi physiques – d’être habillée de soie etc - déjà mentionnées plus haut. Mais ce qui était plus surprenant encore était la question qui émergeait régulièrement pendant les PCM : “Comment sait-elle ce que je ressens en ce moment-même ?” Par exemple que la clavicule et/ou l'omoplate bougeaient d'une façon tout à fait particulière par rapport aux côtes et au sternum pendant l'exploration d'un mouvement du bras. Jamais auparavant je n'avais ressenti aussi clairement la puissance du sens kinesthésique qui m'apportait le sentiment exceptionnel d'une image corporelle complète, alors que jusque là elle était restée plutôt vague et fragmentée.. Aucune partie du corps ne semblait laissée dans l'ombre – pas même le petit orteil, le bout du nez, le lobe de l'oreille, le nombril, le sommet de la tête, etc. Le plus important était les rappels incessants : observez où se dirigent vos yeux; est-ce qu'ils participent à ce que vous faites ou non ?... Prêtez attention à votre bouche... votre langue... vos mâchoires… Avez-vous conscience à ces endroits de tensions inutiles que vous pourriez vouloir relâcher ? … ”

L'ouvrage de Daniel N. Stern, THE PRESENT MOMENT – IN PSYCHOTHERAPY AND DAILY LIFE (LE MOMENT PRESENT EN PSYCHOTHERAPIE) m'a donné de précieux indices sur ce qui se passait réellement à Oxford entre moi en tant qu'étudiante et mon enseignante de PCM. Même sans contact physique, “une espèce particulière de contact, un contact intersubjectif” s'établissait et était maintenu pendant tout le week-end. Les explications de Stern sur l'interpénétration mutuelle des esprits dans les moments que nous ressentons comme particulièrement intimes, des “moments de création intersubjective” comme il les nomme, me semblent correspondre au phénomène de connexion intérieure, c'est-à-dire mentale, qui m'avait tant intriguée à l'époque.

Notre système nerveux est construit de façon à être capturé par le système nerveux des autres, de sorte que nous pouvons ressentir les autres comme si nous nous trouvions au sein de leur peau, tout en restant dans la nôtre. Une sorte de chemin sensoriel direct jusqu'à l'autre peut s'ouvrir et nous résonnons et prenons part à leurs expériences tout comme ils le font des nôtres. 8

En Intégration Fonctionnelle, il est possible que les partenaires accèdent plus rapidement et plus directement à une réalité partagée ou participative, une dimension toujours potentiellement présente et dont la qualité la plus évidente est son objectivité assez peu familière au départ.

Paul Doron-Doroftei, atteint de paralysie cérébrale et que tout le monde pensait être condamné à passer sa vie dans un fauteuil roulant, eut la chance de rencontrer Moshe Feldenkrais à l'adolescence. Sa première leçon avec Moshe le mit tout de suite sur la voie de prendre sa vie en charge pour finalement devenir un praticien Feldenkrais qui aide de nombreux bébés et jeunes enfants atteints de paralysie cérébrale, de la même façon que Moshe ;

Pour moi, la description que donne Paul est la plus claire et la plus touchante pour comprendre l'intimité créative que l'on peut ressentir en Intégration Fonctionnelle.9

CHAQUE TOUCHER ETAIT POUR MOI UNE SURPRISE. IL GUIDAIT MON ATTENTION DE L'INTERIEUR

Feldenkrais me demanda d'ôter mes chaussures. Son visage était sérieux mais ses yeux souriaient. Je le sentais m'observer du coin de l'oeil. Son regard était libre de tout préjugé et ne s'attarda pas sur moi... Feldenkrais fit un rouleau de deux couvertures et me demanda de m'allonger sur le dos. Sur sa table de travail, mon état physique était mis à nu. Pour la première fois, je pris conscience des mouvements convulsifs et chaotiques qui m'empêchaient de me contrôler et de ressentir un état de repos. La façon dont il plaça des supports sous mes os à l'aide de couvertures et de demi-cylindres de bois me fit comprendre que je n'avais rien besoin de lui dire.

Déjà il était comme entré en esprit dans mon corps, et il guidait mon attention de l'intérieur dans les directions les plus imprévisibles. Chaque toucher était pour moi une surprise. J'étais sidéré de voir à quel point cette personne extérieure à moi avait la capacité de sentir mon être tout entier, d'entrer en empathie avec ma condition physique. D'une certaine façon j'ai fait l'expérience de l'amour divin pendant cette séance. Je ne pouvais m'empêcher d'éclater de rire à chaque contact de la main de Feldenkrais. C'était comme s'il jouait à cache-cache avec moi et  n'arrêtait pas de dire : « Je te trouverai et je t'attraperai dans tous les recoins de ton être ! » J'aurais voulu rire aux éclats, mais j'étais trop timide et 'civilisé' et au lieu de ça je devais me résigner à réprimer des gloussements stupides et convulsifs.

 

NOTES :

1) Le titre français « L’Evidence en Question » suggère qu’il s’agit de « questionner l’évidence » que tout le monde considère d’allant de soi. Mais l’évidence que Feldenkrais avait en tête est presque impossible à remarquer, et à plus forte raison à saisir. Il s’agit plutôt de « quelque chose si évident que, pour cette raison même, il était resté caché » [trad. I.N.] jusqu’à ce que Feldenkrais l’avait finalement découverte et mis au point. p. 21 .

L’histoire passionnante de cette découverte est le thème central de la biographie de Christian Buckard :MOSHE FELDENKRAIS - DER MENSCH HINTER DER METHODE (Moshé Feldenkrais – l’Homme derrière la Méthode), publiée en 2015.

2) Les premières deux parties de « ‘L’évidence en question’ Qu’est-ce que c’est? »

« Réfléchir différemment sur ce que nous pensons savoir » et

« Créer un chemin en marchant » (Francisco Varela) ont été publiées dans Le Bulletin de l’Association Feldenkrais France CORPUS N° 6 et 7 (On les trouve aussi dans Archives sur le site www.feldenkraisnow.org,)

3) Entretien avec Tim Adams : NORMAN DOIDGE : THE MAN TEACHING US TO CHANGE OUR MINDS; www.theguardian.com/science/2015/Feb/08)

4) Carl Ginsburg, A DIFFERENCE THAT MAKES A DIFFERENCE rapporté par Roger Russell, REPORT 1. EUROPEAN FELDENKRAIS CONFERENCE. 01. – 05. June, Heidelberg, p. 16

5) Opus cit. Biographie de Christian Buckard p.169 (trad. I.N.) L’histoire passionnante de cette découverte est le thème central de ce livre .

6) www.feldenkraisnow.org , Archives, Articles en Profondeur

7) www.feldenkraisnow.org, Archives, « Renvoyer les gens à eux-mêmes »

8) THE PRESENT MOMENT – IN PSYCHOTHERAPY AND DAILY LIFE, W.W. Norton & Company, 2004, p. 76 (trad; B.W.)

Ce livre, traduit par Michèle Garène a paru sous le titre Le moment présent en psychothérapie : Un monde dans un grain de sable, Odile Jacob, 2003

Ce qui est intéressant c’est le fait que le titre français fait croire qu’il s’agit d’un livre sur la psychothérapie tandis que le titre original parle « de psychothérapie et de la vie quotidienne ».

9) Extrait de l’article publié dans Corpus 2012, consultable aussi sur www.feldenkraisnow.org, Archives, “C’est à lui qu’il faut demander si on peut l’aider”

 

ANNEXE

Lettre de David Zemach-Bersin

Chers collègues,

Je suis sûr que vous avez entendu parler du nouveau livre de Norman Doidge, The Brain’s Way of Healing, et que vous savez que deux de ses chapitres sont centrés sur la méthode Feldenkrais.

J'apprécie la façon dont Norman Doidge parle de Moshe Feldenkrais, et je trouve que sa

compréhension de la méthode Feldenkrais a de la profondeur et peut faire autorité.

C'est un moment historique, et un honneur pour nous de voir notre travail étudié en détail et reconnu dans ce livre pionnier si important. Grâce à sa présence dans The Brain’s Way of Healing, la méthode Feldenkrais est portée à la connaissance de milliers de personnes dans le monde entier.

Nous n'avons jamais eu une telle occasion par le passé, à la fois de gagner en compréhension auprès du public et d'aider les gens qui souffrent de problèmes neurologiques importants. Des praticiens Feldenkrais commencent déjà à recevoir des demandes de personnes qui ont lu le livre et qui cherchent de l'aide, et je m'attends à ce qu'il y ait de nombreux autres appels dans les mois qui viennent.

Il y a cinq mois environ, alors que Norman apportait la touche finale à son livre, nous avons eu une conversation dans laquelle il a exprimé son espoir que les personnes ayant des lésions cérébrales et qui contactent des praticiens Feldenkrais suite à son livre, aient des expériences positives. Il s'attendait à ce que nous soyons contactés par de plus en plus de gens ayant des problèmes neurologiques sérieux comme des traumas crâniens, des AVC ou la sclérose en plaques.

Comme chaque personne et chaque problème est unique, je ne peux parler ici qu'en termes

généraux. Mais pour ceux qui sont intéressés, j'aimerais partager quelques idées et pensées pour vous aider à vous préparer à travailler avec des personnes ayant des lésions cérébrales :

~Avant et par-dessus tout, je vous enjoins de voir des capacités là où les autres voient de l'incapacité, de voir de la santé là où les autres voient une pathologie, de voir une personne là où les autres voient un problème, et de voir du potentiel là où les autres voient de la fixité.

~Quand vous travaillez, ne corrigez pas.

~Allez lentement ; ne vous pressez pas. Le développement émerge au fil du temps.

~Vous avez quelque chose de valable à offrir. Soyez prudents, mais ne soyez pas intimidé.

~Vous pouvez aider les gens. Et vous pouvez leur dire sans crainte que malgré les dommages qu'a subi leur cerveau,ils ont encore un remarquable cerveau «neuro-plastique», capable d'apprendre et de s'améliorer.

~La foi de votre élève ou client dans sa propre capacité à s'améliorer – et en la neuroplasticité de son cerveau – accroîtra l'effet de vos leçons. Votre foi dans ses capacités donnera encore plus de pouvoir à votre travail. Ne sous-estimez pas la puissance de la pensée dans ce processus.

~Bien que ces élèves puissent avoir de nombreuses difficultés, vous allez peut-être trouver qu'il est étonnamment facile de travailler avec eux, parce que presque tout ce que vous faites avec eux sera une amélioration par rapport à leur organisation présente.

~Chaque lueur d'amélioration leur donnera la confiance et l'espoir dont ils ont besoin. Pour beaucoup d'entre eux, simplement apprendre à faire moins d'effort sera de l'or. Pour d'autres, développer leur sens kinesthésique sera le moteur d'une amélioration spontanée.

~Restez simple. Pensez à travailler avec les idées de base comme les mouvements développementaux, les relations agoniste-antagoniste, le soutien, la stabilité, l'équilibre instable, etc. Pensez à la manière dont les fonctions sont apprises au départ : les fonctions de base comme respirer, sourire, la liberté de la tête et de la nuque, le transfert de poids, ramper, s'asseoir, tomber et se relever, être debout, marcher, etc.

~Plus important, je vous suggère d'apprendre de Feldenkrais lui-même. Relisez Le cas Doris, édité maintenant [en anglais] sous le nom de Body Awareness as Healing Therapy [La conscience du corps, une thérapie qui guérit]. C'est un livre brillant (je viens de le relire la semaine dernière) et il vous donnera une idée de l'esprit d'enquêteur de Moshe, et de la façon dont il a mis en application ses intuitions. Grâce à la prévoyance de Jerry Karzen, au cours des étés 1980 et 1981 nous avons filmé presque toutes les leçons d'IF de Feldenkrais. Beaucoup d'entre elles concernaient des élèves qui avaient eu une attaque ou d'autres problèmes graves. Grâce à l'IFF, vous pouvez maintenant regarder en ligne ou télécharger la plupart des leçons. Pour 1980, je vous recommande les leçons de Moshe avec Ronald Heidrich, Ken Lane, Larry Covitz et Mme. Reikes. Pour 1981, je suggère les leçons avec Erin Eckenroe, Max Glazer, Donald Thurber et Jennifer Wood. Ce qui est beau dans ces exemples c'est que ces personnes ont reçu de multiples IF de Moshe. Vous pouvez les étudier dans l'ordre où elles ont été données et voir comment Moshe construit son approche fonctionnelle unique.

~Je vous recommanderais de regarder chacune de ces leçons deux fois: une fois simplement Pour absorber la leçon sans autre pensée en interférence, puis une deuxième fois pour essayer de vous mettre dans l'esprit de Moshe, en cherchant à savoir quelle fonction ou quelles fonctions il a en tête, et en observant comment il travaille par approximations successives, et pense toujours en termes de fonction.

J'espère qu'en regardant ces IF, vous vous sentirez inspiré par la valeur de ce que vous avez à offrir.

Il y aurait davantage à dire, mais ceci est un début. J'espère que cela aidera certains d'entre vous.

Cordialement, et n'hésitez pas à m'écrire,

David

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« L'ÉVIDENCE EN QUESTION », QU'EST-CE QUE C'EST ? Partie III De la « magie » ou une sorte d'objectivité radicalement nouvelle ? par Ilana Nevill (traduction Blandine Wong)