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Feldenkraisnow

heinzHeinz von Foerster (1911-2002) a grandi au sein d'une famille aisée de la classe moyenne de Vienne où il a pu côtoyer très tôt artistes et philosophes. Ludwig Wittgenstein devint son oncle adoptif et éminemment respecté, et Foerster connaissait par cœur son Tractatus logico philosophicus. Foerster étudia la physique et termina son doctorat de 3e cycle à Breslau en 1944. Memory, l'ouvrage qu'il publia en 1948, attira l'attention du neurophysiologiste et cybernéticien Warren McCulloch qui l'invita à participer aux fameuses conférences Macy au cours desquelles la cybernétique vit le jour (en tant que métascience coiffant d'autres formes de savoir). Il fit là la connaissance des plus grands scientifiques de l'époque :Gregory Bateson, Margaret Mead, John von Neumann, Norbert Wiener, Claude Shannon …

De 1958 à 1975, il fut directeur du Laboratoire d'Informatique Biologique à l'Université d'Urbana, dans l'Illinois, ou des scientifiques reconnus de différentes spécialités poursuivaient des recherches interdisciplinaires. Là il travailla aussi avec Umberto Maturana et publia des articles de Francisco Varela.

HvF dut prendre sa retraite à 65 ans, mais il se tailla une place comme conférencier capable d'intervenir sur un grand nombre de sujets. Il était très demandé pour participer à des congrès de chercheurs en sciences sociales, thérapie familiale, psychologie, et d'experts en développement organisationnel.

 

Un jour, c'était en 1997 (pendant la Formation Feldenkrais Internationale à Strasbourg), j'eus l'immense chance d'être assis dans la même voiture que Heinz von Foerster. Il parlait avec enthousiasme de sa visite à la cathédrale de Salzburg – et en particulier de son portail, encadré à droite et à gauche par quatre piliers que l'on pouvait faire tourner sur eux-mêmes afin de changer le personnage mis en avant, parmi trois choix possibles. Cela signifiait que le portail pouvait changer d'aspect chaque jour, pendant plusieurs mois. Heinz von Foerster se passionnait pour les possibilités multiples, les formes alternatives d'action, les variantes, ce qui pour lui signifiait aussi davantage de liberté. Son impératif éthique était : « Agissez toujours de manière à accroître vos choix ».

On voit déjà là des parallèles inévitables avec le travail de Moshe Feldenkrais : « L'être humain mature a au moins trois façons de faire chaque action ».

Heinz von Foerster (HvF), l'un des tout premiers cybernéticiens, également chercheur et philosophe, était un ami de la famille Feldenkrais. Moshe l'invita à la formation de San Francisco en 1977 pour participer à une séance de Prise de Conscience par le Mouvement puis parler de cybernétique et de bien d'autres sujets. C'est lui qui fit le discours d'ouverture de la conférence de 1989 de la Guilde Feldenkrais Américaine, et pendant la formation Feldenkrais de Strasbourg il donna trois jours de conférences de ce qu'il appelait la Systémique. HvF promut alors les étudiants pour en faire des « Feldenkraisologistes » au service d'aspirations sincères pour mener des recherches en Prise de conscience par le Mouvement et en Intégration Fonctionnelle.

Qu'est-ce que la Systémique ?

Le préfixe syn signifie ensemble. Dans un système tous les éléments fonctionnent ensemble et sont liés les uns aux autres. Ceci contraste avec le préfixe sci comme dans ciseaux [en anglais scissors] ou science. Dans ces exemples les choses sont séparées les unes des autres. Le réductionnisme en est l'exemple classique, avec sa dissection d'un phénomène ou d'un système en ses composantes. Cette méthode a été utilisée avec succès dans les sciences naturelles (les 'sciences dures'). Cependant HvF considère son application aux sciences sociales (les 'sciences molles') comme une catastrophe : crises financières, chômage, perte de sens, désastres écologiques, pauvreté, faim... Aucun système vivant ne peut être compris en ce sens. HvF a exprimé clairement son attachement à un point de vue holistique. « Les sciences dures rencontrent le succès que l'on sait parce qu'elles s'occupent des problèmes mous [faciles]. Les sciences molles doivent batailler parce qu'elles se chargent des problèmes durs ».

La systémique se divise en trois branches : la cybernétique, le constructivisme, et l'éthique, mais HvF ne parlait pas d'éthique car l'éthique était contenue implicitement dans son langage et ses pensées. « Je crains que si l'éthique se montre et devient explicite, alors elle ne soit étouffée par les débats sur la moralité ».

La Cybernétique

Aujourd'hui, on considère souvent la cybernétique comme se rapportant aux ordinateurs, aux technologies informatiques, à l'intelligence artificielle, etc, ce qui est une limitation tout à fait dommageable. Il en existe plusieurs définitions, telles que : une science de la gestion [des systèmes], une philosophie, un mode de vie. La plus connue est la définition de Norbert Wiener, souvent nommé le fondateur de la cybernétique : la cybernétique est la science des systèmes de régulation et de contrôle chez l'homme et dans les machines. Un système est généralement qualifié de cybernétique si un effecteur (un muscle, un moteur, le vent) affecte ce système, un capteur (un organe des sens ou un capteur technique, une voile) constate l'état interne, et un comparateur (le cerveau, un programme informatique) compare la valeur réelle à une valeur cible pré-déterminée. Cela se rapproche d'un programme destiné à atteindre des objectifs.

Un exemple simple. La température d'une pièce est fixée à 20°C sur un thermostat. Un capteur mesure une température présentement de 19°C et un comparateur établit que la température cible n'a pas encore été atteinte. Le chauffage se met en route. Le capteur enregistre une température de 20°C. Le comparateur : Objectif atteint. Le chauffage s'arrête. Ce n'est que quand le capteur constate que la température a baissé que le chauffage se remet en route. C'est la façon dont fonctionnent des millions de processus dans notre organisme, dans la nature, dans la société. Un autre exemple (inventé) : Mon fils pleure. Objectif : Il faudrait qu'il s'arrête de pleurer. Je dis : Un garçon ça ne pleure pas. Réaction : Mon fils pleure encore plus fort. Comparaison entre la réalité et l'objectif : Objectif non atteint. Deuxième tentative. Changement d'attitude, empathie : Mon fils, qu'est-ce qui te rend triste ? (ou quelque chose d'approchant). Réaction : L'enfant cesse de pleurer et vous explique pourquoi. Objectif atteint. Dans ce cas de figure on parle souvent de feedback.

Circularité

Le terme de circularité est essentiel en cybernétique. La sortie d'un processus est en même temps l'entrée de ce qui suit. A – B – C – A voire même A – A (auto-référentiel). Cette façon de procéder est interdite dans le processus scientifique car c'est la porte ouverte au paradoxe. Dans un exemple célèbre, un Crétois dit que tous les Crétois mentent. Si ce Crétois dit la vérité alors lui aussi ment. Mais s'il ment les Crétois disent la vérité et donc lui aussi dit vraiment la vérité.

L'Observateur

HvF, souvent nommé le Socrate de la cybernétique, souligne le fait que les principes de circularité et d'auto-référence sont en conflit avec les principes les plus profondément enracinés de l'observation scientifique : l'objectivité et la séparation entre l'observateur et l'objet de l'observation. Le non-sens de cette exigence nous apparaît vite clairement. Si l'on considère que l'on exclut les caractéristiques de l'observateur, alors on devrait aussi mettre de côté sa capacité à décrire ce qu'il observe. Mais décrire est justement ce que fait l'observateur. Ces réflexions ont conduit HvF à étendre encore le champ de la cybernétique. Il a alors qualifié la description des systèmes observés de cybernétique de premier ordre [ou première cybernétique], et la description des systèmes observateurs de cybernétique de deuxième ordre [ou deuxième cybernétique].

Avec la description de l'observateur, nous arrivons à ce que HvF appelle la plus grande découverte du XXe siècle. Toute personne qui utilise un appareil photo sait qu'elle modifie la situation. Les gens se comportent différemment de d'habitude. Quand, enseignant Feldenkrais, je marche à travers la pièce pendant une leçon de Prise de Conscience par le Mouvement, je change quelque chose, en particulier si je m'arrête à côté de quelqu'un. Cependant, si je tiens compte du fait que la perception humaine qui sous-tend toute observation et toute description est subjective, alors je dois traiter toute observation avec précaution. HvF est allé plus loin : le problème se révèle plus ardu. Ce n'est pas seulement que nous ne savons pas. C'est aussi que nous ne savons pas ce que nous ne savons pas. C'est une double ignorance ou une ignorance de second ordre. Toute observation révèle d'abord quelque chose de l'observateur(trice) lui(elle)-même. Toute personne qui prétend dire la vérité dévoile quelque chose d'elle-même mais pas la vérité. C'est la signification de la citation de HvF : « La vérité est l'invention d'un menteur ».

Le Constructivisme

Il est fondé sur une théorie de la connaissance (aussi appelée Constructivisme Radical, voir Ernst von Glasersfeld et Paul Watzlawick) qui prend comme point de départ la construction que fait chaque individu de son propre monde. HvF dit même que chacun calcule son propre monde. Il en découle que la perception humaine n'est pas une représentation de la réalité mais est plutôt créée à partir des ressources internes de chacun. La biologie de la perception humaine montre qu'une large part de ce que nous percevons n'a rien à voir avec ce qui se passe 'au-dehors'. HvF ne prétend pas qu'il n'y ait pas de monde 'au-dehors', simplement que nous ne savons pas comment il est. L'observateur ferait bien de prendre conscience de ça.

L' Enseignant Feldenkrais en tant qu'Observateur

Pour nous enseignants Feldenkrais, cela représente un défi de taille. Il est facile d'évaluer un élève (des collègues, l'association Feldenkrais, etc.) sans prendre conscience que nous sommes impliqués dans ce processus. Il y a une différence entre tirer une conclusion personnelle concernant un élève de l'un de mes cours (il est tellement raide, trop pressé, maladroit, il ne comprendra jamais...) et trouver en soi l'espace pour apprécier chaque personne en train de vivre son propre processus. Des conversations avec des collègues m'apportent souvent la confirmation que les élèves font des progrès visibles une fois que l'enseignant est arrivé intérieurement à plus de tolérance et de liberté.

Il est évident que l'influence de l'enseignant est encore plus directe dans la rencontre de personne à personne que constitue l'Intégration Fonctionnelle. Ici je partage directement mon état intérieur, par ma façon de toucher l'élève. Si je ne suis pas satisfait ou que mon intention n'est pas claire, je communique ce sentiment à l'élève. Je bute aussi très clairement sur les limites de l'élève et je les lui confirme. Dans cette situation, j'ai facilement tendance à attribuer à l'élève un manque de progrès. Mais si mon intention est claire, que je suis réceptif, je permets à l'élève d'améliorer sa capacité d'apprentissage. Je structure de façon consciente un processus commun. Dans le premier cas on s'intéresse plus aux problèmes, dans le second aux solutions.

L'Humaniste

Si toute perception est subjective, alors dans quel domaine puis-je avoir quelque chose à dire ? Pour commencer, je peux bien sûr toujours dire quelque chose de moi, de mes sentiments, de mes opinions. Dans ce contexte, HvF utilise le terme d'opérateur auto-référentiel : je pense, je crois. A l'inverse, l'observateur existentiel dit : il y a, il existe. Cet usage fait surgir une prétention à la vérité. Il implique une description dans laquelle l'observateur se retire de l'observation. Il est certain que se placer en permanence dans la position de l'opérateur auto-référentiel est un défi de tous les instants. Dans un de ses cours, HvF passa un accord avec ses étudiants pour qu'ils mettent un dollar dans une cagnotte à chaque fois qu'ils utiliseraient l'opérateur existentiel. Ils durent bientôt abandonner cet accord car les étudiants se trouvèrent rapidement à court d'argent.

Il existe cependant des questions auxquelles on peut répondre. HvF faisait la différence entre les questions qui sont par principe tranchées et celles qui sont par principe indécidables. Nous n'avons pas besoin de répondre aux questions déjà tranchées puisqu'elles ont déjà trouvé leur réponse quelque part. Il existe déjà un cadre dans lequel ces questions ont été examinées et tranchées. Une question de ce type est par exemple de savoir si 3 536 294 est divisible par 2. Nous n'avons pas besoin de répondre à cette question puisque les mathématiques fournissent la règle disant Oui ce nombre est divisible par 2. Les questions qui par principe ne peuvent être tranchées incluent : « Comment est né l'univers ? » Il y a de multiples réponses, mais personne n'était là pour en témoigner. Nous ne pouvons que donner à ce genre de question des réponses du type : Il y a eu un Big Bang il y a 15 milliards d'années ; ou Dieu parla et la Lumière fut ; ou il y avait une tortue qui portait sur son dos …

Néanmoins si nous répondons à de telles questions nous devons endosser la responsabilité de ce que nous disons. Nous avons la possibilité de choisir et nous sommes libres de répondre ou pas. Mais là aussi c'est une responsabilité. Dans ses conférences, HvF ne se lassait pas de souligner le lien entre savoir et conscience, liberté de choix et responsabilité. Il avait foi dans le développement du potentiel humain et encourageait les gens à poursuivre leurs pensées et leurs idées. Il parlait sans arrêt de la puissance du dialogue dans le développement du savoir et fustigeait un système éducatif qui restreignait les enfants et les adultes et les rendait triviaux.

Une Vision Personnelle des Conséquences sur le Travail Feldenkrais

1. Nous devons développer sans cesse une attitude humble par rapport aux pièges du langage, et par là-même ceux de notre propre pensée en tant qu'opérateurs auto-référentiels responsables. Nous devrions savoir que notre vision des choses comporte des angles morts et être conscients de notre ignorance.

2. Nous avons besoin de développer une saine méfiance envers tout ce qui s'autoproclame scientifique. Quelle science ? Quelles bases dans les théories de la connaissance ?

3. La foi que portait HvF dans le développement humain peut nous encourager. Nous ne devrions rien enseigner, mais plutôt nous ôter du chemin du processus d'apprentissage des personnes.

 

Detlef Lafrentz est praticien Feldenkrais à in Hamburg/Allemagne: www.bewegendes.de

Cet article a été publié pour la première fois dans le journal de l'association Feldenkrais allemande, le Feldenkraisforum 75/2011. Il a été traduit de l'allemand en anglais par Tim Nevill. La version anglaise a servi de base à la présente traduction.

A consulter aussi (en anglais) : La page de Heinz von Foerster : www.univie.ac.at/constructivism/HvF.htm

Constructivisme radical: www.univie.ac.at/constructivism/

La Vérité est l'Invention d'un Menteur Centenaire de la naissance de Heinz von Foerster par Detlef Lafrentz Traduction: Blandine Wong

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