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Feldenkraisnow

Comme dans de nombreuses formations Feldenkrais dans le monde, environ un quart des étudiants de la formation de Santa Fe (Nouveau Mexique, USA) étaient des kinésithérapeutes. A la fin de la dernière session de formation de la quatrième année, je décidai de demander à l'une d'elles pourquoi des kinésithérapeutes prenaient la peine de suivre une formation aussi longue que celle de praticien de la Méthode Feldenkrais, alors que leur emploi du temps était chargé et que leur activité de kiné marchait très bien.

Connie McGhee, une kinésithérapeute ayant une vingtaine d'années d'expérience de travail avec les enfants, accepta de répondre à mes questions et d'en dire un peu plus sur une phrase qu'elle avait dite lors d'une conversation : « Bobath, c'est comme une piscine – Feldenkrais, comme l'océan. »

Son amour des enfants avait poussé Connie à se spécialiser dans ce domaine dès sa formation de kinésithérapeute, à la fin des années 70. Elle avait travaillé dans des écoles, des jardins d'enfants, des hôpitaux et des centres pour handicapés. Elle s'était rendu compte d'une chose :

« La formation de kiné n'était pas suffisante pour comprendre le développement normal et anormal, toutes les stratégies qui facilitent le développement de l'enfant, du système nerveux... pour aider cet enfant avec le maximum de réussite. »

Quatre ans après avoir démarré sa carrière professionnelle, elle décida donc de suivre une formation intensive en Traitement du Développement Neurologique. Le TDN est la « version américaine de la méthode Bobath ». Il permet aux professionnels de santé ayant au moins deux ans d'expérience d'acquérir une compréhension poussée du développement normal ou anormal en raison de dommages cérébraux ou « autre problème du système nerveux central ». La partie théorique était centrée sur la neuro-anatomie et la neuro-physiologie, tandis que la partie pratique consistait à expérimenter par eux-mêmes les schémas de mouvements et à les faciliter dans un travail à deux. En plus des démonstrations par les formateurs, les étudiants travaillaient aussi sous supervision avec des enfants.

« Ce fut vraiment la première fois que je compris le mouvement normal, comment il se développe et peut être facilité par les transferts de poids et les mouvements de transition...

Le TDN met l'accent sur les composantes du mouvement normal. En comprenant ces composantes, je pouvais en tant que thérapeute voir si un enfant n'avait pas développé l'extension antigravitaire du dos en position assise par exemple – et alors comment pourrait-on s'attendre à ce que cet enfant se tienne debout et marche ?

Cela m'a éclairé sur les parties manquantes dans les mouvements de l'enfant, si l'on peut dire, et pour l'aider à faire ce qu'il voulait... ramper, marcher, ou s'asseoir et jouer. Tous les enfants veulent cela, mais ils n'arrivent pas à trouver comment à cause des dommages de leur système nerveux. C'est à ce moment que mes mains devinrent capables de donner un soutien à l'enfant pour qu'il aille où il voulait aller. Et je pouvais alors avoir des attentes plus réalistes en ce qui concerne la famille, l'enfant, et moi-même par rapport à l'enfant. Auparavant j'aurais regardé cet enfant et me serais dit : 'Oh, je vois qu'il y a un problème ici, et là, mais je ne sais pas vraiment qu'en faire...à part utiliser des appareils orthopédiques ou autres moyens plus traditionnels'... »

Une année après la formation TDN, Connie et une collègue ouvrirent leur propre cabinet à Albuquerque :

« Je me rendis compte qu'avec cette nouvelle compréhension, je voulais vraiment exercer. Je ne voulais pas assister à des réunions, faire un tas de paperasses, et je ne voulais pas me retrouver dans des situations à l'hôpital où tout ce que les médecins voulaient faire c'était opérer les enfants, couper ceci ou cela. Cette nouvelle appréhension des choses me permettrait d'offrir à l'enfant et sa famille plus de possibilités d'éviter les problèmes. Et même si l'enfant ne marcherait peut-être jamais, il pourrait conduire un fauteuil électrique, utiliser des outils de communication. L'enfant pourrait prendre confiance en lui et interagir avec la communauté à laquelle il appartenait, que ce soit la famille, l'école... Cela n'avait pas d'importance, tant que l'enfant pourrait finalement – avec ce type d'approche – davantage interagir et communiquer. »

Connie, qui a maintenant son propre cabinet à Santa Fe où elle travaille avec huit autres praticiens – kinésithérapeutes, ergothérapeutes, orthophonistes et praticiens Feldenkrais – insiste sur le rôle des parents comme partenaires :

« La raison pour laquelle les cabinets privés ont du succès ici et maintenant, c'est que les parents se rendent compte du potentiel de leur enfant. Ils ne savent pas forcément comment aider leur enfant, mais ils voient que leur enfant est une personne chez qui il se passe tant de choses et qui a tant à leur donner...et personne dans les centres traditionnels n'est en mesure de puiser à ce potentiel. Les parents me racontent que quand ils emmenaient leur enfant en thérapie traditionnelle il pleurait tout le temps. Alors pourquoi continueraient-ils, alors qu’ils peuvent nous l'amener et voir leur enfant heureux, faire tout ce qui lui est possible et de manière autonome dans le domaine de la communication et du mouvement, et être respecté ?... »

À la question de savoir si les parents apprennent avec et par elle, Connie répond :

« Tous les parents apprennent en regardant... pour nourrir le bébé, le changer, quelle que soit la situation... Je m'aperçois que les parents reprennent en fait les idées qu'ils trouvent chez nous et qu'ils les intègrent dans leur vie : leur façon de parler à leur enfant, leur façon de le porter, leurs attentes vis-à-vis de lui ; ils deviennent moins exigeants, plus doux, plus respectueux. Ce n'est pas qu'ils ne l'étaient pas auparavant, mais vous savez comme les parents sont déçus quand ils n'ont pas un enfant normal... Mais ils ont un enfant merveilleux quel qu'il soit, et ils apprennent à l'apprécier et c'est pour nous tous une magnifique expérience...

Les parents peuvent apprendre très vite, et ils peuvent enseigner aux thérapeutes très vite aussi, car les parents connaissent en général leur enfant mieux que nous et cela donne l'occasion d'un travail d'équipe avec eux... Cette notion d'équipe a vraiment commencé à prendre du sens pour moi. La famille, la kinésithérapeute, l'ergothérapeute, l'orthophoniste, le médecin, les grands-parents, les oncles et les tantes, la baby-sitter, l'infirmière – n'importe quelle personne en contact avec l'enfant dans sa vie de tous les jours – nous partageons tous les informations et nous donnons à cet enfant un maximum de chances de grandir. C'est devenu une espèce de mode dans la kinésithérapie pour enfants depuis la formation TDN et la méthode Bobath est devenue plus courante. Et pas seulement dans le monde de la thérapie, mais aussi dans celui de la psychologie et du développement. Il y a tout un changement et une expansion de la compréhension de la façon dont fonctionnent les enfants, comment ils interagissent et grandissent, où ils trouvent leur stabilité, leur sécurité, leurs attaches affectives. Je pense qu'aujourd'hui il y a énormément de connaissances disponibles. Il y a une personne du nom de Stanley Greenspan qui a développé une approche pour être vraiment avec l'enfant, lui donner le sentiment qu'il y a là quelqu'un qui l'écoute. Cela le rassure et lui donne confiance et je crois que c'est la plus belle chose que j'aie vue dans ma carrière jusqu'à présent. Pour moi, cette approche est plus proche du Feldenkrais car elle implique une présence sans chercher de résultat. »

Connie a d'abord eu connaissance de la Méthode Feldenkrais en découvrant le livre de Moshe Feldenkrais L'Être et la maturité du comportement à la bibliothèque de l'Université du Nouveau Mexique à Albuquerque.

« J'ai lu un peu et j'ai pensé : 'De quoi parle donc ce type ?' Et puis en 1978, Carl Ginsburg est venu donner une leçon d'Intégration Fonctionnelle au Club des kinés devant le groupe. Il essaya d'expliquer son idée, et bien sûr c'était totalement étrange pour nous. Nous n'avions aucune idée que cela puisse avoir du sens de relier une partie du corps à une autre. Mais j'avais le sentiment que c'était quelque chose de bien car cela faisait du bien, c'est tout ce que je peux dire. On sentait un climat de sécurité et c'était très doux et non-intrusif. Il était clair qu'il y avait un contact à un certain niveau qui avait du sens. »

Connie commença à suivre des cours de Prise de Conscience par le Mouvement dans le cadre de l'Éducation pour Adultes. Plus tard, elle invita un enseignant Feldenkrais à venir donner des cours et des ateliers pour des collègues et des amis dans son cabinet d'Albuquerque.

« Je savais que le Feldenkrais avait une grande valeur mais je n'étais pas encore capable de l'appréhender intellectuellement. A cette époque je lisais davantage de livres sur le Feldenkrais, mais ça ne m'aidait pas dans la façon dont je saisis les choses d'habitude – une pensée linéaire de cause à effet. Mais vous savez, maintenant que j'ai suivi la formation, je pense que la pensée de Moshe est très linéaire, mais il s'appuie sur une base très large et une compréhension qui semble infinie. »

Puis Connie eut l'occasion de suivre un week-end de stage avec Larry Goldfarb à l'Institut de Rééducation de Chicago. Ce fut pour elle un éclairage nouveau :

« parce que Larry tentait d'expliquer le Feldenkrais de la façon linéaire selon laquelle pensent les thérapeutes – non pas pour limiter l'explication mais pour nous donner l'expérience et nous fournir une information plus large avec laquelle nous pourrions travailler. C'était une excellente combinaison et alors je sus que c'était la chose la plus importante que je rencontrerais jamais et que je devais le faire un jour. Mais ma vie ne me permettait pas de me lancer dans une formation de quatre ans à cette époque. »

Finalement, Connie se retrouva à Santa Fe en 1993 alors qu'une formation allait commencer avec Carl Ginsburg comme directeur pédagogique.

« Je savais que je voulais la faire... et dans mon esprit je ne voyais aucune solution, pas moyen de travailler moins, de payer la formation, etc. »

C'est en voyant une de ses collègues kinésithérapeute et praticienne Feldenkrais travailler très brièvement avec une de ses petites patientes qu'elle prit sa décision :

« Elle fit plus en cinq minutes, ma petite patiente fit plus en cinq minutes avec les mains de B. sur elle, que ce que je lui avais vu faire en quatre ans ! Alors je me suis juste dit : Laisse tomber le reste ! Je dois absolument faire ça... Et alors je me suis débrouillée... je suis couverte de dettes maintenant. Mais cela valait le coup ! »

Interrogée sur les bénéfices qu'elle-même avait tirés de la formation, Connie répondit :

« J'y ai pensé tous les jours depuis que j'ai commencé la formation, et maintenant c'est encore plus fort. Je pense que ce que j'ai retiré de plus important de ce travail est de pouvoir être davantage avec moi-même, en moi-même, d'être moi-même, quels que soient les mots qu’on utilise. Je sens que j'en viens à me connaître d'une façon qui me fait m'apprécier davantage, et davantage apprécier les autres... Dans le milieu où j'ai grandi – pas seulement ma famille, mais aussi ma culture, et en tant qu'étudiante puis kinésithérapeute – je n'ai pas le sentiment que nous étions encouragés à nous apprécier, à sentir que nous existions, et à partager cela avec une autre personne au point où le Feldenkrais m'a permis de le faire. Pour moi c'est cela le plus important sur le plan personnel, et je continuerai à le ressentir toute ma vie !

Dans mon travail avec les enfants c'est la même chose. Je peux les apprécier, je peux apprécier les nuances de comment et à quel endroit l'enfant s'arrête – quand il a une intention – et où je peux être présente pour mieux l'aider à atteindre son intention, lui montrer dans son corps où il n'a pas besoin de tenir de cette façon, où il peut en fait bouger. C'est délicat car avec les enfants qui ont des problèmes de tonus musculaire et une longue habitude de bouger d'une certaine façon, c'est une manière d'être présent avec l'enfant et en même temps leur montrer une possibilité de mouvement qui les intéresse. Ils ont toujours en eux l'intention mais pas la capacité. Ils n'ont pas formulé les étapes qui leur permettent d'atteindre leur but... »

Est-ce qu'elle trouve que ses petits patients réagissent différemment par rapport à l'époque où elle travaillait avec eux en kinésithérapie traditionnelle ?

« C'est le jour et la nuit, le blanc et le noir. Une fois que j'ai eu suivi la formation TDN, je pense que j'étais entre les deux, dans la zone grise. Certains amis thérapeutes me disent que mes gestes ne sont pas différents d'il y a dix ans, mais pour moi la sensation est totalement différente. Les enfants réagissent avec plus de confort, plus de plaisir que jamais...

La raison pour laquelle j'en suis venue à penser que Bobath était comme une piscine et Feldenkrais comme l'océan, c'est que quand j'étais allongée au sol pendant une PCM et que j'avais l'occasion de me sentir – avec très peu de consignes verbales ou de suggestions – alors j'étais capable d'ouvrir mes sens presque jusqu'à l'infini... mais pas jusqu'à un sentiment de chaos ou d'excès cependant, juste où je suis à cet instant et ce que je fais. Et c'est énorme ! C'est une quantité infinie d'information ! Cela ne m'a pas seulement révélé la sensation des muscles et du mouvement. Cela m'a révélé les sensations de vision, d'ouïe, de goût, d'odorat, de toucher... absolument tout... mes pensées aussi. Mes pensées sont devenues plus ouvertes et plus réceptives à moi-même. »

Plus claires aussi ?

« Non, du moins pas au début. Je me sentais déboussolée car ce processus, cette façon d'être étaient nouveaux pour moi. »

Comparant son expérience du Feldenkrais et du TDN, qui lui a paru plus sécurisant car plus directif, Connie souligne qu'elle considère l'approche Bobath comme un très bon début pour les thérapeutes :

« Un très bon début pour comprendre les schémas normaux de mouvement, et pour comprendre comment les faciliter ou les inhiber chez un enfant ou une personne... pour l'aider à gérer l'excès de tonus quand il ne sait pas le faire, et pour l'aider à gagner en tonus ou en sensation quand il en a besoin. L'enseignement est excellent, l'idée est excellente. C'est très similaire au Feldenkrais. Mais ce dont je me suis aussi rendu compte, c'est que je ressentais des manques. Je sentais que je manquais de sensibilité pour les enfants, avec les enfants. Et je savais – je ne peux pas vous dire comment – qu'il y avait davantage à découvrir.

Quand j'ai commencé à suivre des PCM à Albuquerque, j'ai ressenti cette différence qu'en un sens je recherchais depuis longtemps, parce que je l'ai sentie en moi et qu'ensuite quand je touchais un enfant j'avais plus de sensibilité... Je savais que la démarche offerte par le Feldenkrais était différente du TDN. Je ne regrette pas d’avoir fait la formation TDN, je veux les deux. L'une donne une compréhension très claire de l'état actuel de la médecine, une compréhension du développement normal et anormal. Le Feldenkrais me donne l'extension de cela – me comprendre moi-même en mouvement, par l'expérience, par mes propres sensations, pour que je puisse transmettre cela à une autre personne... Il n'y a pas longtemps, nous parlions de la vérité pendant la formation. Il y a de ça quand quelque chose est juste, réel, et vous ne savez pas vraiment ce que c'est que tout ça, mais vous le sentez dans votre être. J'en ai une meilleure expérience, alors quand je touche une autre personne, j'ai la capacité d'avoir une sensation de – oh, je ne sais pas – un sentiment de paix, un sentiment de possible. Le mot qui me paraît juste en ce moment c'est 'possible': que les limites que j'avais coutume d'avoir ne viennent pas limiter cette personne, ou limiter ma perception de cette personne – ce qui pourrait limiter sa propre perception d'elle-même et de ses expériences... Je crois que le Feldenkrais m'a donné énormément de patience. »

Le passage de la 'sécurité' des limites habituelles de la pensée, des sensations, des sentiments et des actes à une ouverture au départ inhabituelle vers le possible et la patience s'est fait peu à peu au cours des quatre années de formation. Maintenant, à l'issue de ce processus, Connie peut affirmer avec un grand sourire qu'elle a finalement compris la démarche Feldenkrais :

« Pour la première fois... si clairement, si paisiblement et avec une telle sécurité vraiment, maintenant que j'y suis habituée ! Et c'est tellement de plaisir ! Et quand je suis capable de transmettre cela à un enfant ou à n'importe quelle personne que je touche maintenant... Je sens que tout le monde, le monde entier, peut en tirer profit. Quand on se débarrasse de ces limites, on lâche tous prise, parce qu'on se sent de plus en plus en sécurité de simplement être, et on se rapproche de la vérité ou quel que soit le nom que l'on donne à cette qualité de contact. »

(Cet interview, enregistré en 1997, continue d’être un des meilleurs témoignages sur ce que la Méthode Feldenkrais peut apporter à une kinésithérapeute expérimentée)

Note :

Le Concept Bobath ou NDT Bobath Concept (Neuro-Developmental Treatment » Bobath Concept) est un concept de rééducation développé dans les années 1940 grâce aux travaux et recherches de Madame Berta Bobath (1907-1991), physiothérapeute et de son mari le Docteur Karel Bobath (1906-1991), neurologue.

 

Plus d’info : http://www.bobath-france.fr/

BOBATH, C'EST COMME UNE PISCINE – FELDENKRAIS, COMME L'OCEAN

Interview d'une kinésithérapeute pour enfants à Santa Fe en 1997 réalisée et transcrite par Ilana Nevill

(Traduction Blandine Wong)

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