HTMLbanner
 
cardlogo1

Intelligence du corps Soupless de l'esprit Pertinence de l' action

La Ruzole du Haut--09400 Saurat--France

Feldenkraisnow

Ce texte est dédié à ma première enseignante Feldenkrais Myriam Pfeffer (1928-2014).

Myriam continuera à vivre dans mon cœur, enseignante inspirée qui a su préserver une curiosité enfantine envers la vie et ce que cela signifie d'être pleinement humain. Elle ne s'est jamais lassée de montrer la porte en disant « Mais vous devez la passer. » Dans les années 1990 j'ai eu le privilège d'être assistante formatrice lors de certaines de ses formations à Paris, à ACCORD MOBILE. Là j'ai pu poursuivre avec elle un dialogue animé – parfois seulement dans mon esprit, d'autres fois en face à face – qui avait commencé pendant la première formation en Angleterre (Londres, 1986-1990). Deux de nos conversations sur la différence entre prise de conscience et conscience, enseigner-apprendre et apprendre à apprendre, etc. furent enregistrées. (Voir Archives/Articles, Interviews, www.feldenkraisnow.org). Myriam m'a encouragée à lire les ouvrages de Moshe Feldenkrais et à suivre sa maxime : «L'étude systématique et la conscience devraient permettre à l'Homme d'examiner tous les champs d'activité, de façon à se trouver un endroit pour respirer et agir en toute liberté ». 1

J'avais prévu de consacrer ce texte à ce qu'impliquerait en pratique de comprendre un peu mieux ce que Moshe Feldenkrais voulait dire par « L'Évidence en question » et de voir la Méthode Feldenkrais en termes de cybernétique somatique. Cependant, au cours de mes réflexions je me suis trouvée obligée d'examiner d'abord une question préliminaire. Elle concerne le contexte social actuel, dans lequel notre travail a une chance d'être aujourd'hui reconnu pour ce que son créateur souhaitait qu'il soit.

Dans la troisième partie de ce travail de réflexion, « en chantier », je me pencherai enfin sur l'évidence en question en tant que « différence qui fait la différence » (Gregory Bateson, voir Partie I, Corpus 6, p.35 Note 1) et je discuterai ce que cela signifie concrètement lorsque nous créons un environnement favorable à l'apprentissage et que nous établissons une relation satisfaisante avec nos élèves/ clients – ainsi qu'entre collègues dans les situations d'apprentissage mutuel.

A LA RECHERCHE D'UN LANGAGE FONDÉ SUR LA COMPRÉHENSION

Motivations et obstacles pour apprendre à dialoguer avec des professionnels d'approches voisines dans les domaines de la santé et de l'apprentissage somato-organique.

Beaucoup d'entre nous aimeraient pouvoir parler clairement et avec cohérence de nos objectifs : comment nous travaillons, et comment nous parvenons à « obtenir » des résultats souvent surprenants aussi bien pour nous-mêmes que pour nos élèves et clients. Il est d'autant plus important de trouver des façons intelligentes de parler avec nos contemporains qui s'y intéressent qu'un nombre croissant de professionnels de la santé commence à montrer de l'intérêt dans ce que notre méthode a à offrir. Certains envoient déjà des patients vers des praticiens Feldenkrais. Pour ne mentionner que deux médecins, Andrew Weil aux États-Unis, et en Europe Thierry Janssen, ancien chirurgien devenu psychothérapeute, conférencier et auteur très demandé, font partie des pionniers parmi les professionnels de santé qui ont pris note de la désaffection croissante des patients envers la « médecine technologique » ou la « science médicale » comme on nomme encore la médecine théorique et pratique fondée sur le modèle biochimique. Ces deux médecins ont tout à fait conscience que de plus en plus de gens commencent à se rendre compte que la médecine conventionnelle ne traite le plus souvent que les symptômes et non les causes qui les ont produits, en faisant appel à tout cet arsenal de médicaments bien connus dont le nom commence par le préfixe « anti » : antibiotiques, antihistaminiques, antidépresseurs, anti-inflammatoires, antispasmodiques, etc. Weil, auteur du bestseller LE CORPS MEDECIN2 et Janssen, dont le livre le plus influent s'intitule LA SOLUTION INTERIEURE3, appellent à davantage de responsabilisation par la prise de conscience des questions que soulèvent la prévention et la gestion intelligente d'un mauvais état de santé. Pour cette raison, ils recommandent la méthode Feldenkrais comme moyen prometteur d'accéder à des ressources intérieures inexploitées et à des capacités encore en sommeil pour retrouver un mode de vie plus sain et plus équilibré4.

Dans ma quête personnelle d' « explications » pour comprendre pourquoi la méthode qu'il a affinée toute sa vie « marche », j'ai été soulagée de lire que Feldenkrais lui-même avait connu initialement des difficultés frustrantes pour formuler une réponse cohérente aux questions qu'on lui posait parfois. Les gens lui demandaient par exemple comment il avait enseigné à son corps les pouvoirs miraculeux de l'auto-correction et de l'auto-organisation spontanées, et l'incroyable absence d'effort dont il faisait preuve en tant que maître de judo largement admiré. Dans l'ÉVIDENCE EN QUESTION, il raconte qu'un collègue physicien le harcelait pour que Feldenkrais le forme à cette forme extraordinaire de recherche qu'il avait développée en utilisant son propre corps comme une espèce de laboratoire. Il s'avéra impossible pour lui de communiquer ce qui lui était devenu une seconde nature: « Il ne pouvait se contenter se m'imiter, car il ne savait ni comment ni quoi regarder et, en outre, était incapable de distinguer entre l'essentiel et l'anecdotique…Ce qui m'agaçait, c'était mon incapacité à expliquer en quelques mots ce que je faisais exactement…J'en voulais à mon collègue et j'en voulais à moi-même... son attitude investigatrice me déplaisait. Quant à moi, un certain sentiment d'impuissance m'amenait à le considérer comme un gêneur ».6 Quand on lit une description aussi franche des obstacles que Feldenkrais a rencontrés dans l'Angleterre en temps de guerre, où démarra sa carrière de « grand maître », cela nous encourage à la patience lorsque nous cherchons des chemins et des moyens pour pouvoir exprimer en mots le savoir et la compréhension implicites dont nous faisons peut-être déjà preuve avec beaucoup d'habileté et de compétence. La compréhension explicite semble se développer lentement mais sûrement au fur et à mesure que nous apprenons à faire face à des défis sans cesse renouvelés – avec un esprit ouvert, une réelle curiosité, et une attitude permettant l'exploration ludique –,à chaque nouvel élève ou client qui arrive avec des « problèmes » particuliers et toutes sortes d'espoirs d'améliorer ses aptitudes dans des domaines qui peuvent nous être totalement inconnus.

 

CHANGER NOTRE ATTITUDE VIS-A-VIS DU CHANGEMENT

La publication de son premier livre L'ÊTRE ET LA MATURITÉ DU COMPORTEMENT6 en 1949 gagna à Feldenkrais une certaine reconnaissance et un certain soutien de la communauté scientifique à laquelle il s'adressait. Cependant, pendant près de quarante ans il refusa de donner à publier un autre manuscrit destiné au grand public écrit avant, pendant et après la parution de cet ouvrage d'orientation plus scientifique. Peu avant sa mort en 1984 il donna finalement son accord. LA PUISSANCE DU MOI7parut en 1985, donc à titre posthume. Dans cet ouvrage, le lecteur est confronté à l'analyse des mécanismes émotionnels qui tendent à faire perdurer, souvent toute la vie, des attitudes infantiles qui conduisent à un comportement largement immature et à la souffrance qui en résulte. Il indique aussi comment la méthode Feldenkrais peut aider les gens à surmonter leurs inhibitions, leurs tensions corporelles habituelles et les compulsions dans leur comportement, causes de leur souffrance : en apprenant à prêter attention à eux-mêmes quand ils bougent dans une leçon de Feldenkrais et dans la vie de tous les jours ; en observant si leurs actions sont conformes à leurs intentions (ou à ce qu'ils pensent être en train de faire) ; à envisager des alternatives qui pourraient s'avérer plus efficaces et satisfaisantes. En tant que praticiens, nous cherchons donc à offrir aux gens des occasions d'apprendre à faire confiance à leur propre expérience ; à cultiver la vivacité mentale et physique, et en particulier la capacité de rester « au neutre » quand des émotions négatives et conflictuelles tendent à les submerger. Moshe Feldenkrais a développé sa méthode pour nous aider dans notre développement mental et émotionnel en nous fournissant les outils pour apprendre à « prendre à nouveau en charge notre évolution personnelle, en allant dans la direction déjà indiquée pour nous par tout le processus de l'Évolution »8.

 

VOULONS-NOUS VRAIMENT NOUS COMPORTER COMME DES RATS ?

La thèse centrale soutenue dans LA PUISSANCE DU MOI est simple : la relation de dépendance aux premières figures de l'autorité (qui réussissent généralement à imposer aux personnes qui dépendent d'elles un ensemble particulier de valeurs sociales et des idées souvent inhibitrices sur le vrai et le faux) modèle tout notre être dès le début. La validité de cette thèse est illustrée de manière très convaincante par le film d'Alain Resnais « Mon Oncle d’Amérique » (Palme d'Or à Cannes en 1980 – Le titre fait allusion à l'espoir répandu et illusoire que tous les problèmes que l'on rencontre dans la vie vont subitement disparaître grâce à quelque intervention miraculeuse d'un « oncle d'Amérique » perdu de vue depuis longtemps). Ce film aurait ravi Feldenkrais avec son histoire captivante de trois enfances issues de milieux sociaux très différents, menant à des destinées divergentes dominées par des ambitions, compulsions et anxiétés maladives conflictuelles. L'excellent commentaire qui l'accompagne, du biologiste français renommé Henri Laborit, vient indubitablement étayer sur le plan scientifique la thèse de Feldenkrais.

Les recherches de Laborit sont illustrées par des séquences filmées pendant des expériences de laboratoire menées avec des rats exposés à des chocs électriques aléatoires, précédés par un signal sonore. Elles montrent que lorsque le stress accumulé ne peut plus être allégé via la réponse familière du « combat-fuite », l'animal succombe rapidement à la résignation, devient très sensible à la maladie, et finalement meurt. La découverte la plus marquante de Laborit est le fait que tout cela n'arrive pas si un deuxième animal est introduit dans la cage, exposé aux mêmes signaux sonores aléatoires précédant les inévitables chocs électriques. Quand ils n'ont aucun moyen de s'échapper vers un compartiment voisin, les deux rats commencent à s'attaquer sauvagement. En trouvant ainsi dans l'agression mutuelle une échappatoire à l'accumulation du stress, ils prospèrent et restent en bonne santé. La vision de ces deux rats dressés sur leurs pattes arrière, dans l'espace confiné de leur cage métallique électrifiée de façon aléatoire, prêts à se battre dès que retentit le signal sonore, est des plus effrayantes en regard des vagues de destruction suicidaires qui continuent à balayer notre planète. Les recherches en science comportementale de Laborit, tout comme le film, démontrent à quel point notre organisme obéit aux mêmes lois biologiques et réagit au stress inévitable par des réflexes similaires à ceux des rats de laboratoire.

Nous pouvons réagir au message du film de deux façons : soit nous désespérons de notre situation difficile et de notre destinée finale apparemment inévitables, ce qui ne nous laisse aucun autre choix que de nous détruire nous-mêmes et toute vie sur Terre ; soit nous acceptons le fait, évident mais difficile à cerner, qu'en tant qu'êtres humains nous avons la possibilité de revendiquer notre liberté de choix tant vantée, un droit acquis à la naissance comme le disait Feldenkrais ; en d'autres termes nous pouvons choisir d'arrêter de nous comporter comme si nous étions des rats de laboratoire.

Comme beaucoup de ses contemporains, et comme de plus en plus de gens aujourd'hui, Feldenkrais se rendait clairement compte qu'une telle liberté demandait qu'une « masse critique » suffisante de personnes intelligentes soit atteinte pour ouvrir la porte conduisant hors du laboratoire que l'humanité s'est construit au cours de siècles de pensée linéaire de cause-à-effet et de « progrès » technologique et industriel à sens unique. Mais il ne s'est jamais lassé de souligner que nous les humains étions dotés d'un cerveau et d'un système nerveux dont nous commencions à peine à réaliser le vaste potentiel. Dans le bref chapitre de conclusion de LA PUISSANCE DU MOI «  Les raisons d'espérer » – pour nous sortir des malheurs que nous avons largement contribué à créer personnellement, socialement et politiquement – Feldenkrais fait allusion à la tâche qui nous attend : il dépend maintenant de chacun de nous de trouver une issue pour sortir de notre propre cage. C'est au fond une question de motivation personnelle, d'être préparé à modifier nos chères croyances et de devenir une personne différente. Un des principaux obstacles n'est que trop évident : les gens veulent à la fois changer tout en restant les mêmes. Cependant, une fois que l'on aura compris que les changements décisifs doivent survenir dans nos cerveaux et nos systèmes nerveux, des situations apparemment immuables et des problèmes globaux apparemment insolubles trouveront une solution sans grande difficulté.

 

L'UNITÉ CORPS-ESPRIT – LA PLASTICITÉ DU CERVEAU

La réponse au stress : Fonctionnement sain contre « cercles vicieux de causalité »9

La médecine occidentale est depuis longtemps consciente que dans des conditions difficiles de courte durée, ce que l'on nomme la réponse au stress joue un rôle positif pour la santé, fonctionnel et très dynamique ; elle nous permet de rester adaptables et d'agir efficacement dans toutes les circonstances inattendues de notre monde changeant. Des études sont maintenant en cours sur l'effet dévastateur du stress permanent qui se fait sentir dans un monde où des expressions comme « nettoyage ethnique », « attaque préventive », « dommages collatéraux » et « guerre des cultures » ne font qu'à peine froncer un sourcil tandis que la télévision abreuve régulièrement le public avec des images d'atrocités insoutenables.

Des médecins comme Andrew Weil et Thierry Janssen attribuent à un manque fondamental de compréhension dans notre culture l'écart croissant entre, d'une part l'intérêt grandissant du public pour les interactions corps-esprit, et d'autre part un manque criant de réponse chez les professionnels (avec la majorité des chercheurs et médecins qui essaient encore de trouver des causes purement physiques à la santé et la maladie). On continue à ne pas prendre en considération le « mystérieux » phénomène de l'esprit et de la conscience. A l'inverse, les Japonais reconnaissent plus de vingt maux liés au stress. Ceux-ci incluent un état appelé « déséquilibre du système nerveux autonome », impliquant une suractivité du système nerveux sympathique avec tension interne et circulation réduite, qui se manifeste par des désordres digestifs et une mauvaise circulation sanguine (qui se traduit par des mains chroniquement froides).

Les résultats des recherches9 publiés récemment ajoutent aux découvertes sur l'impact du stress chronique (une surtension artérielle permanente, un durcissement des artères, une suppression des défenses immunitaires, un risque accru de dépression, de diabète, Alzheimer et autres maladies). De nouvelles expériences sur le rat ont permis de comprendre comment et pourquoi la réponse au stress est dévoyée et peut facilement s'auto-alimenter. Lorsque ces pauvres animaux ne peuvent plus échapper aux chocs électriques répétitifs, ils perdent leur résilience et retombent dans un comportement routinier, comme de presser compulsivement une barre pour obtenir une nourriture qu'ils n'ont aucune intention de manger. Ces perturbations comportementales provoquent des modifications étendues dans le cerveau des animaux. Des zones situées dans le cortex préfrontal, associées à des comportements orientés vers un but, s'atrophient, tandis qu'à l'inverse les zones cérébrales liées à la formation des habitudes se développent. Les dysfonctionnements comportementaux deviennent rapidement habituels. Ils ne se réadaptent pas à l'objectif lorsque les conditions reviennent à la normale. Comme le commente un neurobiologiste de l'université de Stanford :

« C'est un magnifique modèle pour comprendre pourquoi nous nous abîmons dans une routine, où nous nous enfonçons ensuite de plus en plus … Nous rechignons à le reconnaître lorsque nos mécanismes normaux de survie ne fonctionnent pas. Notre attitude est en général de répéter une chose cinq fois, au lieu de penser qu'il est peut-être temps d'essayer quelque chose de nouveau. »

Dans le cas des animaux de laboratoire, quatre semaines dans un environnement favorable suffisent à leur permettre de se débarrasser de toute répétition incontrôlable du dysfonctionnement. Retrouvant leur curiosité initiale, ils regagnent leur capacité de discrimination entre les réponses fonctionnelles et celles inadaptées à de nouvelles situations. Cette normalisation se traduit par des modifications considérables dans la structure cérébrale. Les connexions synaptiques atrophiées dans les régions clefs du cortex préfrontal se forment à nouveau, tandis que les régions qui s'étaient excessivement développées dans les zones sensorimotrices dédiées à la formation des habitudes se réduisent et finalement disparaissent.

Le cerveau humain bénéficie de la même résilience extraordinaire et de la même plasticité. Ses dendrites et ses synapses ont la même capacité phénoménale à se rétracter à se reconnecter dans une sorte de remodelage réversible tout au long de la vie. Pourtant, les humains trouvent beaucoup plus difficile de retourner à un fonctionnement normal une fois que les circonstances deviennent moins stressantes. Cela peut être dû au fait que notre cerveau a tendance à passer en mode automatique en cas de stress, ce qui interfère avec l'adaptation intuitive et intelligente aux situations inattendues. Par exemple, nous continuons à imaginer des menaces et des dangers là où il n'y en a pas, nous pensons trop et en permanence à trouver des solutions à des problèmes qui finalement n'existent pas, etc. Cette sorte d'hyperactivité mentale peut sérieusement déséquilibrer le système délicatement calibré de boucle neurologique de rétro-action dont dépendent notre équilibre mental et émotionnel et notre santé. Une personne enfermée dans ce genre de processus de pensée aberrant peut alors se transformer en une espèce d'automate mené par l'habitude et la compulsion, et par là « perdant contact avec la réalité » – avec des conséquences parfois désastreuses.

Cela soulève deux questions : a) Notre existence soumise au stress et à l'anxiété dans un monde trépidant nous permettra-t-elle un jour de trouver la sérénité et de nous libérer de la peur, si nous ne cherchons pas activement la paix et la tranquillité dans la nature, dans quelque sorte de retraite, de méditation ? Ou alors grâce à la façon Feldenkrais d'apprendre à gérer une insécurité assez inévitable de nos jours, en vivant une sorte d'équilibre dynamique qui vivifie l'esprit et chaque fibre du corps ?

b) Que voulons-nous vraiment dire quand nous parlons de « réalité » ? Moshe Feldenkrais faisait la distinction entre trois réalités, chacune dépendant du contexte, du moment de la vie, et de la personne.10

Depuis la mort de Feldenkrais, on redécouvre de plus en plus la réalité « inter-subjective » comme un domaine d'importance décisive dans la vie quotidienne en général, et dans le développement et le bien-être humain en particulier. La dimension « inter-subjective » a été étudiée surtout dans le cadre de l'interaction cruciale mère-enfant.11

En tant qu'enseignants Feldenkrais, nous faisons en permanence l'expérience de cette dimension au travers des défis, des promesses et des surprises que nous rencontrons dans notre travail. Ils nous transforment peu à peu et nous permettent de « grandir » – parfois même davantage que nos élèves – ou du moins ils en ont le potentiel. Il n'y a pas de doute que chaque séance d'Intégration fonctionnelle que nous « donnons » et chaque leçon de Prise de conscience par le mouvement que nous « enseignons » est une expérience inter-subjective plus ou moins profonde pour tous ceux impliqués dans ce « dialogue » (souvent largement non-verbal) ou cette « danse » où il est difficile de dire qui mène et qui suit. Feldenkrais utilisait souvent ces deux métaphores car elles révèlent mieux que tout autre l'essence de nos rencontres et de notre « travail » avec autrui.

 

L'ÉMERGENCE DE LA CRÉATIVITÉ INNÉE ET UN MONDE DE POSSIBLES : PRISE DE CONSCIENCE

Lors d'une discussion sur la prise de conscience avec des étudiants en danse de la New York University School of Arts en Novembre 1971, Moshe Feldenkrais choisit un exemple tiré du domaine inter-subjectif pour illustrer ce qu'implique le processus d'être véritablement présent et conscient. Récemment, l'enregistrement filmé de cette conférence a été retrouvé dans les archives. C'est peut-être l'explication la plus accessible par Moshe de la prise de conscience, un des concepts clefs de sa méthode.

En voici un bref résumé : Agir dans la prise de conscience implique d'établir à la fois un « contact externe » (la perception de ce qui arrive en-dehors de nous) et un « contact interne » (l'observation de nos sentiments, sensations, pensées) sans être handicapé par une interférence émotionnelle ou due à des motivations croisées. L'exemple que prend Feldenkrais dans la vie de tous les jours, où l'on pratique ce genre d'attention dirigée dans deux directions, se situe dans le domaine de l'inter-subjectivité : «  En fait vous faites ça tout le temps quand vous discutez avec une autre personne (à condition que ce ne soit pas une dispute) : vous cherchez les mots, les intonations, les expressions faciales, les gestes pour vous faire comprendre et vous êtes sans cesse en train de vérifier l'effet sur l'autre. » Là encore les métaphores favorites de Feldenkrais, le « dialogue » et la « danse », en disent probablement plus sur le processus complexe en jeu que n'importe quelle description analytique. Les deux fonctions perceptives impliquées dans un dialogue ou une danse véritables sont présentes dans tout travail Feldenkrais. Au fur et à mesure qu'on les maîtrise au fil d'une auto-éducation ou d'un apprentissage mutuel (qui ne soient pas entravés par l'ambition ni minés par une attitude de jugement), le champ de l'expérience consciente s'élargit bien au-delà de ce que l'on avait senti possible. Il déclare aux étudiants de New York : « J'ai rapidement découvert que c'est par le corps qu'il est le plus facile d'apprendre et donc de découvrir un monde de possibles auquel vous n'auriez jamais pensé. Tout le monde a une capacité créatrice. » Chez la plupart des gens, cependant, ce potentiel reste en sommeil toute leur vie, « recouvert par toutes sortes de bêtises… le conditionnement produit par l'éducation, les religions, les guerres… »

L'ÉMERGENCE D'UNE VISION UNIFICATRICE DE LA VIE « Le type de travail que vous faites va déjà dans cette direction… » (Francisco Varela à la Première conférence européenne Feldenkrais)

Comme pour la plupart de ses plus proches amis scientifiques, la pensée et la mise en pratique de Moshe Feldenkrais étaient en avance sur la science conventionnelle de son temps. Il travailla en l'absence de concepts scientifiques qui lui auraient permis de nous laisser une petite théorie bien claire pour comprendre les complexités « simples » sur lesquelles il voulait nous ouvrir les yeux. Avec la publication de THE SYSTEMS VIEW OF LIFE – A UNIFYING VISION12 quelques semaines avant le 30e anniversaire de la mort de Moshe Feldenkrais (le 1er juillet 1984), il nous est donné une excellente occasion de décider pour nous-mêmes pourquoi et comment la méthode que nous pratiquons « marche ».

Ce livre est dédié à la mémoire du célèbre biologiste et spécialiste en sciences cognitives, le Chilien Francisco Varela (1946-2001), qui inspira pendant de nombreuses années les auteurs, le physicien spécialisé en théorie des systèmes Fritjof Capra, et Pier Luigi Luisi, professeur de biochimie à Rome. Les collègues qui ont assisté à la 1e conférence européenne Feldenkrais (du 1er au 5 juin 1995 à Heidelberg) se rappelleront l'intervention de l'invité spécial Francisco Varela, « Intégration à grande échelle dans le système nerveux et expérience incarnée » [ “Large Scale Integration in the Nervous System and Embodied Experience”].13 Varela décrivit les profonds changements intervenus dans son domaine des sciences cognitives, dans la pensée et la pratique empirique, la théorie et la méthodologie. Ces changements s'amorcèrent lorsque Varela et certains collègues commencèrent à se focaliser sur l'expérience vécue (donc subjective). Sa conférence s'acheva sur des encouragements à notre communauté : « Le type de travail que vous faites va déjà dans cette direction… ».

Le nouvel ouvrage de Capra et Luigi s'adresse aux étudiants de divers champs académiques, et aussi aux professionnels dans des domaines variés allant de l'éducation et la santé à la politique. Il offre une présentation lucide d'une large palette d'idées et d'avancées scientifiques phénoménales sur les trente dernières années. Il apparaît clairement que les nouveaux développements dans la pensée et la recherche empirique ont été rendus possibles par l'arrivée des nouvelles technologies informatiques et de formes de mathématiques complexes auparavant impensables. Bien que difficile à appréhender par la plupart de nos contemporains, les résultats et leurs implications diffusent peu à peu dans le monde d'aujourd'hui.

La vision mécaniste du monde basée sur la pensée linéaire du cause-à-effet qui a dominé la science occidentale quantitative pendant plus de trois cents ans est de plus en plus considérée comme inadéquate, et le mélange de valeurs moralistes teintées de religion qui se manifestent dans la pensée duale (corps-esprit/âme, vrai-faux, bien-mal, etc.) apparaît plus que dangereuse. Inadéquate et dangereuse en particulier quand il s'agit de chercher des moyens d'éviter, ou tout au moins de contenir, les conséquences inévitables des crises galopantes et globales qui menacent désormais notre planète. Cela demande « des façons alternatives de réfléchir à ce que nous connaissons » (Moshe Feldenkrais, cité au début de la Partie I de cet article) et une recherche « qualitative » pour corriger les procédures purement quantitatives. Cela exigera également une transformation cruciale dans la compréhension du rôle de l'observateur. Ce qu'Einstein et les physiciens modernes ont découvert il y a un siècle commence enfin à être compris dans les sciences de la vie – et les sciences sociales. Notre subjectivité en tant qu'observateurs doit être prise en compte puisque nous ne pouvons nous empêcher d'influencer ce que nous découvrons des objets que nous examinons. En d'autres termes, ce que nous trouvons n'est pas la vérité indubitable. Les mots que nous utilisons pour décrire des « objets » d'étude sont simplement des descriptions : un mot n'est pas ce qu'il désigne. Bien que nous puissions regarder et toucher une « chose », son fonctionnement et son but peuvent globalement nous rester mystérieux. Finalement, la nature et l'existence de tout objet de notre attention ne peut être étudié et décrit qu'en termes de relations, de schémas et de contextes. Ils font que les phénomènes existent tels qu'ils sont, et sont également à l'origine de leurs transformations continuelles.

L'émergence de la « pensée systémique », comme la nomment les auteurs, crée un énorme retour de balancier : de la vision du cosmos comme une machine régie par des lois dont on peut tracer la courbe, que l'on peut exploiter à nos propres fins parfois douteuses ou carrément irresponsables, on revient à des visions anciennes où l'on traitait l'univers comme un tout vivant qui inspire un respect mêlé de crainte. C'est ce qu'enseignaient toutes les traditions ancestrales de sagesse ; et à leurs tout débuts la philosophie et la science occidentales avaient absorbé les savoirs d'Asie, d'Egypte et de Grèce. Leur approche holistique pour étudier le monde où nous vivons ne s'est jamais tout à fait perdue. Aujourd'hui dans l'histoire humaine on peut la poursuivre et la rénover grâce à des moyens technologiques modernes, conduisant à redécouvrir ce que les sages savaient intuitivement depuis l'aube de la civilisation :

• La réalité n'est pas « là au-dehors » pour être représentée de façon fiable « à l'intérieur » en pensée, ou par le langage parlé ou écrit quand nous communiquons les uns avec les autres

• Le monde matériel ne consiste pas en « objets » et en « forces » qui agiraient sur eux. Il doit finalement être vu comme un réseau complexe de schémas inséparables de relations perpétuellement changeantes

• La planète est un tout vivant et inséparable (théorie Gaïa)

• L'Esprit et la Matière sont UN – ou l'esprit et le corps sont deux faces d'une même pièce

• L'Évolution est une espèce de « danse » coopérative dans laquelle les systèmes vivants interagissent continuellement et d'une manière que l'on comprend encore très peu. Ceci s'applique à tous les systèmes vivants – depuis les simples cellules et les bactéries primitives jusqu'aux organismes les plus développés, et les systèmes sociaux et écologiques

Lorsque Feldenkrais parlait de la qualité de notre travail comme de celle d'une danse ou d'un dialogue, il utilisait aussi fréquemment les termes « schéma », « relation » et « communication ». Ce que j'ai retiré de l'ouvrage sur la vision systémique m'a aidée à mieux saisir ce que Feldenkrais savait implicitement depuis longtemps, mais qu'il n'avait jamais complètement réussi à transmettre à ses étudiants d'une façon qui puisse le satisfaire. Il n'était que trop conscient que la communication parlée et écrite, qui doit procéder mot à mot d'une façon linéaire, ne peut éviter de briser la Réalité en des morceaux que nous traitons ensuite comme s'ils étaient réels (et cependant c'est en lisant la traduction allemande d'ENERGIE ET BIEN-ÊTRE PAR LE MOUVEMENT que j'ai découvert les trésors pédagogiques cachés dans sa méthode – qui m'était jusque-là inconnue). Je continue à revenir à des passages qui auraient pu être cités par Capra et Luigi, par exemple :

« En apprenant à penser en schémas de relations, en sensations débarrassées de la fixité des mots, nous pouvons découvrir des ressources cachées, la capacité de créer de nouveaux schémas et les transférer d'une discipline à une autre. En somme, nous accédons à une pensée personnelle et originale, nous empruntons une autre route pour aborder différemment les choses que nous connaissons déjà ».14

 

L'ESPRIT* EST L'ESSENCE DE LA VIE (Gregory Bateson) (*dans le sens d’ « intelligence »)

Gregory Bateson, le mathématicien polyvalent qui, parmi le cercle des amis scientifiques de Moshe, est allé le plus loin (il insistait sur le fait que les principaux problèmes mondiaux résultaient de la différence entre la façon dont la nature fonctionne et la façon dont les gens pensent)15, avait rencontré les mêmes difficultés quand il essaya de formuler clairement en mots ce qu'il voulait communiquer. Bateson a réussi à mettre en évidence ce qui n'allait pas avec la pensée dualiste conventionnelle ; il a aussi indiqué ce que pourrait induire une meilleure approche scientifique. Cependant, jamais il n'envisagea une technologie qui permettrait d'étudier la relation intime entre la structure organique d'un système vivant (incluant le cerveau) et des fonctions comme l'apprentissage, la mémoire et la prise de décision. D'après lui, ces trois fonctions sont cruciales dans le processus mental. Dans les recherches qu'il a consacrées au « pattern that connects » [« schéma qui relie »], c'est-à-dire les principes communs d'organisation de tous les phénomènes associés à la vie, il arriva à la conclusion que la nature de l'esprit ne peut être comprise que comme un processus cybernétique ou processus de systèmes. L'ensemble des travaux de Bateson est considéré comme la première tentative réussie en science de dépasser la division entre l'esprit et le corps qui a empoisonné la philosophie et la science depuis Descartes.

 

LA COGNITION, LE PROCESSUS MENTAL DE LA CONNAISSANCE, EST LE PROCESSUS DE LA VIE

(Francisco Varela/ Humberto Maturana)

Le biologiste chilien Humberto Maturana et son disciple Francisco Varela sont arrivés à la même conclusion que Gregory Bateson après s'être longtemps débattus avec deux questions. En s'orientant dans des directions apparemment opposées, ils testaient en fait tous deux la relation entre la structure et la fonction: quelle est l'organisation de l'être vivant ? Et que se passe-t-il dans le phénomène de la perception ?

Dans les années 1970 Maturana et Varela finirent par formuler ce qui devint connu sous le nom de Santiago Theory of Cognition [La Théorie de la cognition de Santiago]. D'après cette théorie, le processus mental ou « cognition » est l'activité organisatrice des systèmes vivants à tous les niveaux de la vie. Cela permet à ces systèmes de générer, maintenir et perpétuer leur existence. Plus tard, Maturana et Varela utilisèrent le terme d'« autopoïèse » (« auto-création ») qui devint l'un des deux concepts clefs de leur théorie. La caractéristique essentielle d'un système vivant, c'est-à-dire autopoïétique, est de connaître en permanence des changements structurels tout en conservant son schéma d'organisation. Le cerveau est une structure spécifique où se déroule ce processus. La relation entre l'esprit et le corps est donc une relation entre le processus et la structure. Comme l'a démontré Varela dans sa conférence à Heidelberg (en prenant l'exemple d'un escargot primitif), le cerveau n'est pas la seule structure où se déroule le processus de la cognition. C'est toute la structure physique d'un organisme qui participe à ce processus, que l'organisme ait ou non un cerveau et un système nerveux central. Le second concept clef est le « couplage structurel » : un système vivant (autopoïétique) est couplé avec son environnement de façon structurelle, c'est-à-dire par des interactions récurrentes. Chaque interaction provoque des changements structurels dans ce système particulier. Les systèmes vivants sont autonomes, et en tant que tels ne répondent qu'à des perturbations ; ils ne peuvent pas être changés directement par une intervention extérieure. En d'autres termes, l'environnement ne fait que provoquer des changements mais sans spécifier ce qu'ils devraient être. Ces changements vont à leur tour modifier les réponses ultérieures du système parce que sa structure a maintenant été modifiée. Voici un bel exemple de causalité circulaire, une caractéristique de tout véritable apprentissage : l'adaptation ou la modification de comportement qui en résulte sur la base de l'expérience passée conduit à l'apprentissage. En bref, un système vivant couplé structurellement est un système qui apprend et qui continue à se développer et à changer tout au long de son existence. Mais ce n'est pas tout, car au fur et à mesure qu'il change, ce système cognitif modèle aussi l'environnement où il se trouve, « produisant son monde par l'action ».

Dans l'enseignement de Moshe Feldenkrais, les perturbations plus ou moins douces que l'on provoque stratégiquement dans le système nerveux des personnes jouent un rôle important. Comme il le disait : « Je crée les conditions dans lesquelles les gens ne peuvent pas éviter de sentir quelque chose de différent ». En apprenant à mettre en application les trois « S » du Feldenkrais : « Slow – Small – Softly » [« lentement – petit – doucement »] quand ils explorent les schémas de mouvement, les élèves font bientôt l'expérience d'instants de surprise, voire même de révélation. Quand ils observent que leur corps adopte spontanément des schémas nouveaux et inhabituels, il se peut qu'ils ressentent soudain une liberté intérieure enthousiasmante, et qu'ils se rendent compte qu'ils peuvent vraiment choisir de ne pas être esclaves de leurs habitudes quand ils se tiennent debout ou assis, qu'ils bougent, qu'ils respirent, etc. Qu'ils ont aussi accès à d'autres façons d'être, de bouger et de penser qui s'avèrent généralement plus satisfaisantes, intelligentes et esthétiques. C'est Moshe Feldenkrais lui-même qui décrit le mieux les effets qui suivent ces leçons « révolutionnaires » :

« Observez simplement ce qui vous arrive lorsque vous avez réussi à bouger selon un nouveau schéma plusieurs fois et que vous l'avez rendu à peu près aussi fluide que le schéma familier. Vous allez vous sentir plus grand, plus léger, vous respirerez plus facilement et vous ressentirez un sentiment d'euphorie comme vous n'en avez peut-être jamais éprouvé. La partie de votre cortex impliquée dans l'exécution de vos mouvements et actions volontaires fonctionnera avec une qualité que vous avez toujours pressentie possible »16.

Pendant que nous essayons de passer la porte que Myriam continuait à nous montrer du doigt et que nous continuons sur le chemin que Moshe Feldenkrais nous encourage à poursuivre, il est bon de se rappeler ce qu'il déclara à ses étudiants au début de la première formation en Amérique du nord, à San Francisco en juin 1975 : il soulignait qu'il serait leur dernier enseignant, car « Quand vous aurez appris à apprendre, vous vous rendrez compte qu'il n'existe pas d'enseignant, il n'y a que des personnes qui apprennent et des personnes qui apprennent comment faciliter l'apprentissage. »17

La nécessité d'un tel apprentissage, que ses nombreux amis scientifiques de toutes disciplines voyaient aussi clairement que Feldenkrais, est devenu extrêmement urgent. Moshe écrivait en 1976 :

« En dépit d’un avenir qui peut sembler sombre pour l’espèce humaine, je crois que nous n’avons pas encore atteint notre pleine capacité d’apprentissage d’Homo Sapiens ; il est encore trop tôt pour condamner l’homme au prétexte du petit niveau de conscience qu’il a acquis par hasard, plutôt qu’en utilisant son extraordinaire capacité à réduire l’extrêmement complexe à un niveau de simplicité familière – en d’autres termes, à apprendre. Nous n’avons encore jamais réellement utilisé notre liberté essentielle de choisir et nous avons à peine appris à apprendre. »18

 

NOTES

1. Moshe Feldenkrais, ENERGIE ET BIEN-ÊTRE PAR LE MOUVEMENT, Ed. Dangles 1993, p.41

2. Andrew Weil, LE CORPS MEDECIN, Ed. JC Lattès 1997

3. Thierry Janssen, LA SOLUTION INTERIEURE, Fayard 2006; Ed. Pocket, 2007

4. En 1999 déjà, un prestigieux magazine de yoga américain publiait un article sur « La méthode Feldenkrais : bouger avec aisance » d'Andrew Weil sous le chapeau: « Auto-guérison – Créer la santé naturelle pour votre corps et votre esprit. »

En voici un bref extrait :

« Cela fait longtemps que je suis intrigué par cette forme subtile de rééducation du système nerveux, que je recommande actuellement aux patients dont les mouvements se trouvent limités suite à une blessure, une paralysie cérébrale, une attaque, de la fibromyalgie, ou une douleur chronique. (Je la trouve bien plus utile que la kinésithérapie standard). Je suis également persuadé que la méthode Feldenkrais peut aider les personnes âgées à trouver davantage de souplesse et d'amplitude de mouvement, et nous aider tous à nous sentir plus à l'aise dans notre corps. »

La façon qu'a Weil de considérer le corps humain comme un système qui s'auto-corrige et s'auto-guérit est de nature clairement cybernétique – et par cet aspect elle ressemble à la compréhension qu'avait Moshe Feldenkrais de l'organisme humain, comme étant un système auto-régulé dans lequel l'esprit et le corps forment une unité inséparable dont chaque action se caractérise – ou du moins en a le potentiel – par l'interaction harmonieuse de la pensée, de la sensation, du sentiment et du mouvement. La science dominante de leur temps, rigoureusement « objective » – avec sa pensée linéaire et son rejet comme non scientifique de tout ce qui est qualitatif ou subjectif – ne pouvait pas leur fournir les outils conceptuels et les méthodologies dont ils avaient besoin pour étudier et décrire les effets et les dimensions qualitatives de ce que leur pratique leur enseignait tous les jours. Weil écrivit dans SPONTANEOUS HEALING :

« Nous connaissons déjà certains des mécanismes de guérison, mais sans les concepts d'un système de guérison, nous ne pouvons prendre ce savoir et l'assembler en une construction utile. » 

Moshe Feldenkrais attaquait avec véhémence la majeure partie de la science conventionnelle et de la philosophie sociale :

« La pensée abstraite et l'expression par les mots occupent la place prépondérante en Science et dans toute réalisation sociale. Mais l'abstraction et la « mise en mots » deviennent en même temps des tyrans qui privent l'individu de la réalité concrète. Cette situation, à son tour, perturbe gravement l'harmonie de la plupart des activités humaines. Fréquemment, le degré de perturbation atteint la limite de la maladie mentale et physique et entraîne une sénilité précoce ».

[Energie et bien-être par le mouvement, Ed. Dangles, p.68, revu BW]

5. Moshe Feldenkrais, L'EVIDENCE EN QUESTION, Ed. L'Inhabituel, 1997, p.114

6. Moshe Feldenkrais, L'ÊTRE ET LA MATURITÉ DU COMPORTEMENT, Une étude sur l'anxiété, le sexe, la gravitation et l'apprentissage, Ed.Espace du Temps Présent, 1992 (édition originale 1949)

7. LA PUISSANCE DU MOI ed. Robert Laffont, 1990 (édition originale 1985)

8. Moshe Feldenkrais, EMBODIED WISDOM, p.25

9. Natalie Angier, « Brain Is a Co-Conspirator in a Vicious Stress Loop », 18 Août, 2009, reproduit sur le site internet d'Anat Baniel www.anatbanielmethod.com

10. Moshe Feldenkrais faisait la distinction entre trois réalités : la réalité sensorielle « subjective » de la prime enfance, bientôt complétée et compliquée par une seconde réalité « objective », construite socialement, fruit d'un consensus et partagée par les membres d'une communauté particulière. Les choses étant ce qu'elles sont, seule une minorité chercherait, et moins encore parviendraient à prendre conscience d'une troisième réalité : « C'est la Réalité – avec un grand R – dont on comprend qu'elle existe et doit être là, que les hommes existent ou pas. Quand nous faisons appel à notre réflexion et pas seulement à nos sens, nous nous rendons compte que cette Réalité est probablement la première. » (EMBODIED WISDOM, p. 47 et suiv.)

11. Daniel Stern, THE PRESENT MOMENT IN PSYCHOTHERAPY AND EVERYDAY LIFE, W.W. Norton & Company, 2004

12. Fritjof Capra and Pier Luigi Luisi, THE SYSTEMS VIEW OF LIFE – A UNIFYING VISION, by Cambridge University Press, 2014 Fritjof Capra, physicien en théorie des systèmes et auteur entre autres de THE TAOS OF PHYSICS, de THE WEB OF LIFE, THE EMERGENCE OF LIFE, et MIND AND LIFE, est le directeur fondateur du Center for Eco-Literacy à Berkeley en Californie. En tant que tel il s'est attelé à l'étude des implications philosophiques et sociales de la science contemporaine sur les trente dernières années. Pier Luigi Luisi, professeur de biochimie à l'université de Rome 3, consacre ses principales recherches aux aspects expérimentaux, théoriques et philosophiques des origines de la vie et de k'auto-organisation des systèmes artificiels et naturels.

13. RAPPORT – 1. European Feldenkrais Conference, 01. – 05. June 1995, p. 12 - 15

14. Moshe Feldenkrais, L'EVIDENCE EN QUESTION, Ed. L'Inhabituel, 1997,p.54 (modif. BW)

15. Le film-portrait réalisé par sa plus jeune fille Nora en 2010, “An Ecology of Mind” [“Une écologie de l'esprit”], présente avec beaucoup de vie ce que nous a légué Gregory Bateson. Des extraits sont visibles sur YouTube, ainsi que d'autres films le concernant.

16. Moshe Feldenkrais, L'EVIDENCE EN QUESTION, Ed. L'Inhabituel, 1997, p.54 (trad. BW : ce passage a en fait été supprimé de l'édition française)

17. Dennis Leri, LEARNING HOW TO LEARN [Apprendre à apprendre], publié à l'origine dans l'édition d'Automne 1993 de la revue Gnosis.

18. Moshe Feldenkrais, On the Primacy of Hearing, SOMATICS,, automne 1976, p.21

 

L'ÉVIDENCE EN QUESTION », QU'EST-CE QUE C'EST ? Partie II - Créer un chemin en marchant » (Francisco Varela) Par Ilana Nevill (traduction Blandine Wong)