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Intelligence du corps Soupless de l'esprit Pertinence de l' action

La Ruzole du Haut--09400 Saurat--France

Feldenkraisnow

THE ELUSIVE OBVIOUS de Moshe Feldenkrais a été publié en France sous le titre « L’Évidence en Question » 16 ans après l'édition en anglais de 1981. En conclusion Moshe Feldenkrais y évoque une catastrophe qui se produira si nous n’apprenons pas à temps à gérer les épreuves qui surgissent partout et à toutes les échelles. Beaucoup de problèmes dans notre monde relèvent d'un manque de vision et de réflexion pertinente vis-à-vis des effets de la fin de l’esclavage, suite à l'automatisation généralisée qui se poursuit à toute allure tandis que l’explosion démographique continue.

C’est grâce à Angela Weyersberg, une peintre allemande, alors à la recherche de citations qui lui inspireraient des œuvres pour une exposition sur le thème LA LIBERTE, que je suis tombée sur une phrase intéressante qui lui plaisait. Elle se trouve tout à la fin des trois pages intitulées In a Nutshell  [En bref dans l'édition française]. Angela me la demanda dans la version anglaise, allemande et française.

Voici l’original anglais :

We can now see that unless we learn to think about the things we know in alternative ways, unless we widen and deepen our freedom of choice and use it humanely, the real abolition of slavery will begin as a disaster.   

Dans l’édition française on lit:

On voit donc qu'à moins d'apprendre à envisager toute une panoplie de solutions, à moins d'orienter nos possibilités de choix vers des perspectives plus humaines, à moins d'approfondir et d'élargir notre libre arbitre, notre abolition de l'esclavage prendra des allures de catastrophe.1

Dans ce qui suit j’espère pouvoir expliquer pourquoi la formulation « envisager toute une panoplie de solutions » n’arrive pas à rendre le sens de ce que Feldenkrais veut dire.

La version allemande2 (ici traduite en français par I.N.) est plutôt une interprétation et est encore plus longue que la traduction française ci-dessus.

Si nous désirons élargir notre liberté de choix et nous en servir humainement, il nous faut apprendre à penser d’une manière alternative les sujets que nous connaissons et savons3 – et qui nous sont familiers – depuis longtemps. Alors nous serons entièrement responsables, chacun pour soi, et, probablement pour la première fois, en mesure de bannir les angoisses et les dangers que nous provoquons sans fin depuis que nous existons.

C’est vrai, cette ‘traduction’ s’éloigne de l’original. Mais il est sûrement préférable de clarifier le sens de ce texte en se rapportant aux réflexions émises dans les chapitres précédents, que de priver les lecteurs d’entrevoir le contexte historique et intellectuel complexe qui constitue la toile de fond du développement de la Méthode Feldenkrais. Par cette approche que Feldenkrais continua à affiner toute sa vie, apprendre vraiment à apprendre, il voulait contribuer à apporter une réponse intelligente et concrète à des problèmes que d’autres scientifiques, philosophes et artistes de son temps se posaient avec la même urgence, croyant comme lui et avec le même optimisme prudent « nous sommes en train de vivre une période historique transitoire qui annonce l'émergence d'un être humain réellement humain ».4 On peut dire que le fondateur de notre méthode appartient à tout un groupe de remarquables contemporains du XXème siècle (dont plusieurs sont devenus ses amis) résolus à relever le défi posé par des questions brûlantes; des questions devenues inéluctables face aux dévastations de la seconde guerre mondiale, les camps d’exterminations des Nazis, et la bombe atomique qui rasa Hiroshima et Nagasaki, et plus tard la course aux armements de la « Guerre Froide » et la Guerre du Vietnam.

La bibliographie donnée à la fin de « L'Évidence en Question » cite en premier lieu MIND AND NATURE - A NECESSARY UNITY (Esprit et Nature – une unité nécessaire). Publié en 1979, cet ouvrage est un des livres déterminants de Gregory Bateson (1904-1980), biologiste, linguiste, psychologue, anthropologue et philosophe-chercheur qui était un des rares scientifiques à se sentir à l’aise à la croisée des chemins entre les exigences théoriques et méthodologiques de différentes disciplines. Bateson allait jouer un rôle important dans les premières rencontres systématiques entre des professionnels jusqu’alors fermés au dialogue avec des représentants d’autres domaines .

Grâce à l’initiative de Gregory Bateson et du neurophysiologiste Warren McCulloch, une conférence organisée en 1942 par la Macy Foundation, association philanthropique consacrée à l’amélioration des soins et services médicaux, fut suivie entre 1946 et 1953 par les dix fameuses « Conférences Macy ». Une grande variété de disciplines était représentée – depuis la biologie, la physiologie, la neurologie, la psychologie et la philosophie jusqu’aux mathématiques ainsi que l’électronique, la physique moderne et l’informatique. L’intention initiale était de créer les fondations d’une science générale de l’esprit humain.

Les participants avaient peu en commun hormis le langage quotidien et les premières rencontres furent plus ou moins agitées. McCulloch décrivit les discussions comme parfois « intolérables… Je n’ai jamais rien vécu de tel…jamais entendu des adultes d’une telle stature académique utiliser un tel langage pour s’attaquer les uns les autres… J’ai vu partir en larmes un participant après l'autre. » 4

A mesure que l’on arrivait à dialoguer au lieu de vouloir convaincre et défendre ses propres points de vue et opinions préconçues, l’atmosphère des rencontres se transformait. Aujourd’hui on y voit le berceau d’une nouvelle science, la cybernétique, terme générique pour toute une panoplie de sciences et de technologies – des techniques informatiques à l’intelligence artificielle qui transforment notre monde.

 

La Cybernétique, science des systèmes autorégulateurs

« La cybernétique est la science des systèmes de régulation et de contrôle chez l’homme et dans les machines » : telle est la définition de Norbert Wiener, que l’on considère comme le fondateur de la cybernétique. Le terme s’applique donc à tout système – mécanique ou vivant – organisé de sorte qu’un « détecteur », élément ou organe sensoriel, est en interaction permanente avec un « effecteur », un moteur ou muscle, obéissant aux instructions déterminées par les conditions changeantes détectées. Le fonctionnement de ces systèmes est donc soumis à une « causalité circulaire » en forme de « boucles de rétro-action » (« feed back loops » – des boucles d’information mutuelle entre détecteur et effecteur). L'exemple le plus simple est le chauffage automatique contrôlé par un thermostat; un des plus complexes est l’être humain avec son système physiologique et nerveux et sa conscience, phénomène mystérieux qu’on n’a pas encore pu expliquer.

Gordon Pask, affectueusement nommé le cybernéticien des cybernéticiens, a ouvert des perspectives plus larges. Ce qu'il avait à dire de cette nouvelle science s'applique parfaitement à la Méthode Feldenkrais :

Il semble que la cybernétique représente différentes choses pour des personnes très diverses, mais c'est parce qu'elle a une base conceptuelle très riche. Et je pense que c'est une très bonne chose; autrement, la cybernétique deviendrait un exercice plutôt ennuyeux. Cependant, toutes ces perspectives émergent d'un thème central unique, qui est la circularité. La cybernétique est la science des métaphores défendables.5

L’anthropologue américaine Margaret Mead, la première épouse de Gregory Bateson, et plus tard une des amies de Moshe Feldenkrais aux États-Unis, s’intéressait surtout aux effets des diverses théories qui se développaient sous l’égide de la cybernétique. Elle soulignait que cette « méta-science » constitue

« une forme de pensée pluridisciplinaire qui permettait aux adhérents d’une grande variété de domaines de recherche de communiquer sans difficulté dans une langue que tous pouvaient comprendre ».6

À la suite des conférences de Macy, deux camps commencèrent à se former comme ce qui s'était déjà produit pour la physique du XXème siècle qui avait ouvert la voie à de nouvelles façons de comprendre l'univers. Il y a désormais ceux qui tiennent à mener des recherches “objectives” avec une approche réductionniste, disséquant les phénomènes en des composants de plus en plus petits pour les examiner. Les autres adoptent une vision plus holistique et basent leurs recherches sur l'hypothèse que le tout et ses parties sont étroitement reliés et interagissent de manière complexe. Pour ceux-là, on ne peut comprendre aucun système vivant ou établir avec lui une relation responsable à moins de le considérer de ce point de vue . Ils se rendent compte également que l'observateur a forcément un impact sur ce qu'il observe. Pour eux la ‘circularité cybernétique’ ne pose pas de problème, alors que ce concept est rejeté par les tenants des sciences dures qui ne savent comment manipuler les paradoxes qu'elle implique. De nos jours le fossé entre approches “dure” et “molle” est évident dans certaines professions – peut-être davantage encore dans le domaine de la médecine.

Dans une conférence qu'il donna lors du congrès de Londres en 1967 sur La Dialectique de la Libération,7 Gregory Bateson parla longuement du fossé divisant le système de santé occidental.

 

L'“Évidence” par opposition à l' “Évidence qui nous échappe”

Cette conférence s'ouvrait sur une intervention traitant de L'ÉVIDENCE, du psychiatre et écrivain R.D Laing (1927-1989), surtout connu pour avoir remis en question la vision conventionnelle tendant à ignorer le contexte dans lequel se développent des symptômes qualifiés de psychotiques, schizophrènes, etc. Laing était depuis longtemps arrivé à la conclusion que presque toutes les maladies mentales sont des constructions sociales. Elles doivent être comprises comme l'échec plus ou moins patent d'individus cherchant, souvent depuis leur plus tendre enfance, à défendre leur droit à se développer pour devenir d'authentiques êtres humains, dans l'environnement aliénant qui leur est imposé.

Dans sa conférence, Laing met en évidence que des individus ou des actes sont évalués à tort comme des menaces pour la stabilité de la société à chaque fois que le contexte est laissé de côté. Ce que l'on ne voit pratiquement jamais, c'est que cette société est composée d'une multitude de contextes et de sous-systèmes, de méta-contextes et de méta-méta-contextes. L' irrationalité apparente d'un individu diagnostiqué comme psychotique peut devenir plus intelligible quand on la considère dans son contexte, d'abord la cellule familiale, contenue elle-même dans un système intermédiaire complexe de réseaux (le système de santé, l'école et l'université, l'usine et le bureau, les partis politiques, les religions, les pairs, les racines culturelles et raciales, etc.) qui à leur tour doivent être considérés dans le contexte encore plus vaste des organisations et institutions nationales – tous exigeant l'obéissance des niveaux situés en-dessous d'eux.

Laing commence son intervention par ces mots:

“Ce qui est évident peut être dangereux. Celui qui se berce d'illusions considère souvent ses illusions comme tellement évidentes qu'il peut difficilement accorder du crédit à la bonne foi de ceux qui ne les partagent pas.” 8

Laing estime que “l'évidence”, en d'autres termes le bon sens conventionnel, la réalité consensuelle, ne peut jamais être changé depuis la base, parce que les individus qui tentent de le faire ne disposent pas d'un pouvoir suffisant. Le système ne peut pas non plus être transformé par le haut, où l'intérêt est le facteur déterminant de la plupart des pensées ou des actes. Ce n'est qu'au niveau intermédiaire de la société, par exemple dans un hôpital, une école, une université ou une usine, que l'on peut initier un changement et le mener à bien, une fois que les gens sont suffisamment motivés pour s'unir et commencer à réfléchir intelligemment à la tâche en question L'impact ultime de cette action transformatrice sur les contextes reliés dépendra de la capacité à révéler pour ce qu'ils sont les écrans présents depuis si longtemps de l'ignorance, de la mystification et du mensonge pur et simple, que ces écrans deviennent transparents et permettent finalement de mettre au jour ce que Moshe Feldenkrais a nommé l' “évidence qui nous échappe” :

Nous ne pouvons pas nous fier aux princes, aux papes, aux érudits ou aux savants, pas plus qu'à notre pire ennemi ou à notre meilleur ami. Avec les plus grandes précautions, nous pouvons placer notre confiance dans une source bien plus profonde que notre ego – si nous pouvons nous faire confiance de l'avoir trouvée, ou plutôt, qu'elle nous ait trouvé. Il est évident qu'elle est cachée, mais ce qu'elle est et où elle se trouve, ça ce n'est pas évident.

 

Intention consciente par opposition à Nature

De son point de vue bien plus large de biologiste-écologiste- anthropologue-psychologue-cybernéticien, Gregory Bateson complète les commentaires plus étroitement sociopolitiques de Laing. Dans sa propre contribution “Intention consciente par opposition à Nature” il discute de la relation entre “l'évidence” et “l'évidence qui nous échappe” dans le contexte de l'unité inaliénable de l'esprit et de la nature: “Nous ne vivons pas dans cette sorte d'univers où un simple contrôle linéaire est possible [parce que] la Vie n'est pas ainsi.”

Bateson commence par un bref rappel historique du changement de dynamique qui s'est produit dans la civilisation occidentale au milieu du XVIIIe siècle : l'échelle des explications qui allait jusque-là de haut en bas, d'un esprit suprême (le Dieu des chrétiens) vers tous les phénomènes naturels que l'homme souhaitait comprendre et utiliser à son avantage, était subitement inversée. Alors que jusqu'alors l'esprit avait tenu lieu d'explication du monde biologique, l'étude de l'évolution promettait de fournir une explication sous-jacente à cet esprit.

Lamarck (1744-1829), que Bateson tenait pour probablement le plus grand biologiste de l'Histoire, avait tenté d'explorer cette possibilité. Il présente une étude rudimentaire de psychologie comparative dans son ouvrage “Philosophie Zoologique” (1809), qui contient bon nombre d'idées très modernes ignorées par la plupart des évolutionnistes du XIXe siècle. Ces idées comprennent des affirmations telles que celles-ci : “Un processus mental doit toujours avoir une représentation physique” et “La complexité du système nerveux est liée à la complexité de l'esprit.”

Ce n'est qu'après la seconde guerre mondiale que l'on prêta sérieusement attention à la nature de l'esprit et de la conscience humaine, avec la conclusion provisoire que : “Dès que dans l'Univers nous rencontrons ce niveau de complexité, nous avons affaire à des phénomènes mentaux”. Bateson ajoute: “C'est aussi matériel que ça.”

Darwin et son contemporain Alfred Russel Wallace (qui étudit la sélection naturelle dans la forêt indonésienne) commencèrent à penser la complexité de la nature en se référant au modèle cybernétique simple d'autocorrection qu'est la machine à vapeur qui, comme l'écrivit Darwin, “vérifie et corrige les irrégularités presque avant même qu'elles n'apparaissent.”

Dans la forêt, Wallace vit déjà clairement que les systèmes auto-correcteurs sont fondamentalement conservateurs : la sélection naturelle dans un écosystème établi agit d'abord pour garder l'invariance des caractères des espèces, au moyen de boucles de rétroaction, et maintient ainsi un état d'équilibre où chacun peut survivre et prospérer sans conduire les autres à l'extinction.

Gregory Bateson distingue ainsi trois systèmes auto-correcteurs d'une extrême complexité, les “schémas de boucles de rétroaction conservatrices” :

- Les écosystèmes naturels qui laissent une certaine place à la transformation et au changement adaptatif.

- La société dans laquelle est né l'individu, et qui est maintenue aussi stable et fonctionnelle que possible par son propre ensemble de boucles de rétroaction conservatrices. Par exemple, l'apprentissage dispensé dans la famille et à l'école conduit les personnes à s'adapter à et à conserver les valeurs, les mythes et les opinions constituant ‘l'évidence’ selon la réalité consensuelle dominante issue du sens commun.

- L'individu dont la physiologie et la neurologie maintiennent la stabilité de la température corporelle, de l'équilibre chimique sanguin, de la taille et de la forme pendant la phase embryonnaire et le développement, etc., tandis que sa psychologie maintient son équilibre mental dans le contexte social dont il/elle dépend.

Pour Bateson, une forêt de chênes anglaise ou une forêt indonésienne illustrent parfaitement ce qui se passe quand un système auto-correcteur complexe (ici la combinaison de la compétition et de la dépendance assurant l'équilibre et donc la survie de tous ses composants et habitants) est déstabilisé ou complètement détruit. Quand on interfère avec cet équilibre délicat “commencent à apparaître des courbes exponentielles (une explosion de population) et le système en tant que système équilibré risque de partir en morceaux.”

Ceci est vrai à tout niveau du monde humain – depuis les groupes et les sous-cultures au sein des sociétés, jusqu'aux blocs géopolitiques à l'échelle mondiale.

Vous devez faire l'hypothèse que tout changement social important est d'une certaine façon un glissement du système à un certain point le long d'une courbe exponentielle. Le glissement peut ne pas aller très loin, ou il peut conduire au désastre.

Dans d'autres contextes Gregory Bateson évoque les processus d'escalade apparemment incontrôlables comme la course mondiale aux armements et l'addiction à la drogue, deux exemples de 'glissement systémique' conduisant à des courbes exponentielles inquiétantes.

Nous esquisserons ici dans une forme très simplifiée la réponse de Bateson à la question de savoir pourquoi ces développements catastrophiques et d'autres similaires semblent impossibles à arrêter :

En tant que systèmes cybernétiques et auto-correcteurs, nous autres humains avons du mal à assimiler les dérangements internes. Notre organisme est maintenu stable par des régulateurs représentés dans ce que Bateson nomme “un esprit total qui est peut-être le reflet du corps total”. Les différentes façons de compartimenter, principalement inconsciemment, la totalité du système corps-esprit (vie kinesthésique, vie alimentaire, vie sexuelle, etc.) sont cruciales pour notre survie. Le lien entre perception consciente et esprit total se caractérise par sa sélectivité, une sorte d'échantillonnage systématique de ce qui est important à un instant donné. Notre 'moi' conscient, en contact avec une version déjà inconsciemment éditée d'une petite partie de ce dont nous pourrions être conscient, est guidé par les objectifs que nous poursuivons à cet instant.

À propos de l'état de la médecine, ou plutôt de ce qu'on appelle la “science médicale”, Bateson soulève alors la question: Qu'arrive-t-il à l'image d'un système cybernétique quand cette image est sélectivement amenée à ne répondre qu'à des questions d'objectifs ?

 

Les solutions : un paquet de recettes

Si vous permettez à l'intention d'organiser ce qui parvient à votre examen conscient, ce que vous obtenez est un paquet de recettes – certaines tout à fait valables.

C'est exactement ce qui s'est produit en médecine. Après des succès initiaux extraordinaires comme la découverte de la vaccination anti-polio, le développement des antibiotiques, etc., les efforts de recherche et les moyens financiers furent de plus en plus focalisés sur des ‘problèmes’ et la recherche de ‘solutions’. Ce qui fait qu'on connaît très peu de choses sur le corps en tant que système organisé cybernétiquement, avec ses capacités d'auto-correction et d'auto-guérison. La médecine “finit par être de ce fait une science totale dont la structure est essentiellement celle d'un paquet de recettes”, complétée par un éventail toujours plus large de technologies modernes particulièrement inquiétant aux yeux de Bateson. Ce qui manque à la science médicale moderne est une sagesse fondamentale définie comme “la connaissance du système interactif plus vaste – ce système qui, si on le dérègle, risque de générer des courbes de changement exponentielles.”

La conscience humaine procède de la même façon que la médecine moderne dans son échantillonnage des événements et processus qui se produisent dans le corps et l'esprit total.

La conscience s'organise en termes d'intention, un raccourci qui vous permet d'arriver rapidement à ce que vous voulez, non pas d'agir avec le maximum de sagesse pour vivre, mais pour suivre le chemin logique ou causal le plus court pour obtenir ce que vous voulez l'instant d'après – un dîner, une sonate de Beethoven, du sexe… Et par-dessus tout cela peut être l'argent et le pouvoir…

La conscience intentionnelle tire de l'esprit total des séquences qui n'ont pas la structure en boucle caractéristiques du système global.

Le manque de sagesse est toujours puni si on ne respecte pas les forces systémiques (‘Dieu’ si vous voulez) qui maintiennent les cellules ou les organismes composant tout système biologique (l'individu, la culture, et tous les aspects des écosystèmes nationaux ou internationaux). Bateson prend comme exemple une version un peu modifiée du mythe biblique d'Adam et Ève pour illustrer ce qui arrive lorsque nous commettons l'erreur de penser uniquement au but quand nous cherchons à atteindre la fameuse pomme de la connaissance : “Fixez des objectifs, A – B – C, et vous obtenez D.” Quand Adam et Ève commencèrent à se spécialiser pour faire les choses de la façon planifiée, ils furent chassés du paradis, Adam dut gagner son pain à la sueur de son front, et Ève entendit la prédiction menaçante “Tu enfanteras dans la douleur”. Bateson remarque que la version biblique de l'histoire n'explique pas la perversion extraordinaire des valeurs qui amène à voir la capacité d'une femme à aimer comme un fléau infligé par la déité. Adam, ayant agi selon ce qu'il pensait être le bon sens, se trouve maintenant en difficulté et, comme il n'a pas le sentiment de faire partie du système où existent ces difficultés, il blâme le reste du système ou il se blâme lui-même, ou vraisemblablement les deux à la fois, combinant deux sortes d'absurdités : la notion ‘J'ai péché’ et la notion ‘Dieu est vengeur’. De telles réactions et projections, blâmer l'Autre, et plus rarement soi-même, tendent à prédominer lorsque surgissent des pathologies systémiques sous forme d'urgences sociales, politiques ou écologiques, appelant des solutions rapides.

Ce qui est terrible dans ce genre de situations c'est qu'inévitablement cela raccourcit le délai de planification. L'urgence est au coin de la rue; et la sagesse à long terme doit alors être sacrifiée au profit d'expédients, même si l'on pressent que ces expédients ne déboucheront jamais sur des solutions à long terme.

La plupart des problèmes auxquels sont confrontés les gouvernements est de nature systémique, et tant qu'on n'en prendra pas conscience, on ne pourra pas les aborder avec succès. Cela exige surtout que l'arrogance scientifique qui s'est beaucoup développée avec la révolution industrielle cède la place à davantage d'humilité en philosophie des sciences.

Gregory Bateson arrive à la conclusion que c'est dans l'individu que pourrait se trouver le remède ultime aux maux de l'intention consciente. Voici ses arguments : bien que notre contrôle soit limité et que nous ne soyons aucunement maîtres de notre âme, en tant qu'êtres humains nous pouvons apprendre des caractéristiques abstraites comme l'arrogance et l'humilité. Nos rêves, selon Freud “le chemin royal vers l'inconscient”, ne sont qu'une des voies pour entrer en contact avec notre esprit total.

Je pense que nous devrions mettre dans le même sac les rêves, la créativité artistique, la perception de l'art, de la poésie, etc., et y ajouter aussi le meilleur de la religion. Toutes ces activités impliquent la totalité de l'individu. On pourrait dire que dans la créativité l'homme doit faire l'expérience de soi – de la totalité de soi – en tant que modèle cybernétique.

Quand il prononça ces mots, Gregory Bateson n'avait sans doute pas encore rencontré Moshe Feldenkrais, qui allait travailler avec lui à l'époque où Bateson était en passe d'être emporté par un cancer. A ce moment, Feldenkrais n'était pas encore connu par certains comme le premier ‘cybernéticien somatique’ dont la méthode d'apprentissage, “la Prise de Conscience par le Mouvement”, était capable de “renvoyer les gens à eux-mêmes” pour qu'ils redécouvrent leur unité (comme le dit souvent sa première assistante Mia Segal). Les contextes et expériences d'apprentissage que fournit la Méthode ont en réalité pour objectif d'amener les personnes à sentir et évaluer pour elles-mêmes “la différence qui fait la différence”, la définition même de l' “information” d'après Gregory Bateson. Cette information concrète est nécessaire pour que le système nerveux de la personne puisse initier les processus d'auto-correction. En Feldenkrais, les élèves découvrent ainsi une chose tout à fait extraordinaire : que ce qui avait paru évidemment ‘impossible’ peut en fait devenir envisageable, puis possible, et peu à peu facile, esthétique, et finalement hautement plaisant et satisfaisant. Bien qu'ils puissent continuer à penser que finalement ils trouvent des solutions à leurs problèmes spécifiques, en réalité ils commencent à toucher du doigt l' “évidence qui nous échappe ».

Comment et sous quelle forme les personnes découvrent cette évidence qui, devenant peu à peu tangible, souvent surprenante et porteuse de sens pour eux-mêmes, va commencer à transformer leur vie, ceci dépend de leur disponibilité à “suivre son propre nez” comme disait Moshe Feldenkrais : être véritablement présent et attentif à la fois à soi-même, à ce qui se passe à l'intérieur, et à l'environnement dans lequel on se trouve, on agit et on évolue.

Angela Weyersberg, “peintre de la liberté”, illustre de façon exemplaire ce que dit Gregory Bateson de l'expérience de la totalité de soi. Angela incarne aussi l'impact extraordinaire que peut exercer la Méthode Feldenkrais sur une artiste et son œuvre :

 

Entrer dans mon corps fut une expérience énorme !

Conversation avec l'artiste Angela Weyersberg enregistrée et retranscrite par Ilana Nevill (traduction Blandine Wong)

A l'occasion d'une exposition, plusieurs personnes furent frappées par les cèdres de ses dessins et peintures qui paraissaient avoir des membres, des bras et des jambes. Angela ne l'avait pas remarqué elle-même auparavant ; elle commente :

Je compris tout de suite et alors je le vis. C'était complètement nouveau ! Je n'avais pas représenté volontairement ces membres moi-même. J'avais longuement étudié l'arbre, je m'y étais immergée de plus en plus, faisant peu à peu corps avec cet arbre. Mon propre corps était très important. J'avais la sensation de savoir où se trouvait l'arbre dans mon corps...

Maintenant je dois mettre en mots tout ceci… Peut-être est-ce comme devoir trouver une place dans mon corps pour ce que je vois et puis le traduire à nouveau; je dois le transformer.

C'est la même chose avec les couleurs. C'est très intéressant, je sais que dans mes peintures, je ne vois pas les couleurs, je les sens. J'ai compris cela très clairement quand je voulus me souvenir des couleurs des feuilles, ces merveilleuses couleurs d'automne dans le jardin comme de somptueux tapis sur le sol. Je pensai « Comment me souvenir de ce jaune vibrant ? Comment pourrai-je jamais peindre quelque chose comme ça ? » Ça m'a pris un long moment – deux jours – et puis je pensai : « Maintenant je sais où se trouve ce jaune dans mon corps ! » Je me souviens de l'endroit dans mon corps quand je veux peindre ce jaune et je le retrouve. Mais j'ai dû le faire à mon insu depuis longtemps, parce que j'ai toujours su que mes couleurs ne sont pas ce que je vois. Je dois en faire l'expérience et vivre avec pendant très longtemps puis je peux réaliser le tabeau, et alors en général il rend ce que je souhaite. Mon corps me le dit, cela peut être dans mes épaules, ou ma poitrine, ou encore dans mon ventre... dans divers endroits. Cela a à voir avec ma passion pour les sensations.

Quand Angela participait à un groupe de Prise de Conscience par le Mouvement, elle faisait souvent l'expérience des couleurs les plus vives en explorant un mouvement.

Durant une séance, je devins complètement euphorique et je ne comprenais pas ce qui se passait , mais je pensai que cela faisait partie de l'exercice et que tout le monde ressentait la même chose. Mais je découvris que les autres avaient vécu de tout autres expériences.

Quand je fais les leçons maintenant, je ne pense pas à tout ça... Pendant la leçon mon attention se trouve incroyablement aiguisée; j'éprouve des expériences de couleurs fantastiques – et aussi des expériences d'espace. Mais je ne l'ai pas traduit artistiquement. Je n'aime pas faire cela. C'est beau, cela m'appartient, mais c'est aussi un peu effrayant parce que l'espace dans lequel ces couleurs évoluent est tellement énorme. C'est comme les étoiles, quand vous regardez les étoiles la nuit au point de sentir que vous pénétrez dans le ciel, ah, l'immensité devient tellement énorme. Je le sens : « Oh, où suis-je ? Je veux être au sol et dans un petit coin où je me sente chez moi. »

Je peux pénétrer dans ce ciel, ce firmament, et me perdre ; c'est la même chose dans les paysages de montagne quand je suis trop haut...

En dessinant ces arbres, je me suis rendue compte de quelque chose de très intéressant sur la nature en général : pourquoi il est si merveilleux d'être dehors n'importe où et comme cela devient vite merveilleux. On n'a pas besoin de rester très longtemps à l'extérieur parce qu'on peut tout relier de cet extérieur à son corps.

Quand je dessine, je suis en lien très fort avec l'arbre et je pense : «  Qu'est ce qui fait que cet arbre soit tel que je le vois ? » Et soudain mon corps entre en jeu. Seul mon corps peut tenter de se relier à l'arbre, parce que je ne peux ni voir ni comprendre l'arbre. Je ne peux pas être l'arbre, mais je peux être mon corps puis le relier à ce que je vois en-dehors de mes propres limites...

Ce n'est pas une sensation... C'est un sentiment merveilleux d'être plus en harmonie et d'avoir besoin de beaucoup moins dans la vie !

Avec ces leçons de Feldenkrais j'arrive à un point où je suis très heureuse simplement comme je suis et je n'ai pas besoin de beaucoup de sensations, je n'ai pas tous ces désirs. Je suis joyeusement et merveilleusement en accord avec moi-même. L'émerveillement est important parce que c'est toujours nouveau et il peut être là à tout moment tant que je suis dans mon corps. C'est le cadeau de ces leçons. Vous devez être dans l'instant présent. C'est quelque chose que les artistes font probablement : ils cherchent l'instant, ils trouvent que l'instant est précieux. Et pour cela vous devez faire de la place ; alors la vie devient différente ; vous n'aspirez pas à vous activer sans cesse – vous ne pouvez pas sinon vous perdez le contact avec l'instant.

Le Feldenkrais a eu un gros effet sur moi. C'était très confortable et le lien était évident avec mon travail, mais il m'a intéressé aussi pour une autre raison. Cela avait à voir avec le fait d'entrer dans quelque chose d'autre... Cette fois c'était mon corps, qui n'est pas vraiment une chose.

Dans ma pratique artistique il m'est habituel d'entrer dans les choses ; j'entre dans un arbre, dans un visage, j'entre beaucoup dans les fleurs, et je deviens tout cela. Je deviens l'arbre, je deviens cette racine... Entrer dans mon propre corps, cependant, est une expérience énorme. Je crois que j'ai toujours eu en quelque sorte une relation d'hostilité avec mon corps. J'avais l'habitude d'entrer dans mon corps au travers d'autres choses, les fleurs, les arbres, ce que je peignais ; c'était ma façon de trouver mon chemin vers moi-même.

Je sais que je n'ai pas appris à aimer mon corps. Je n'ai jamais aimé mon corps quand j'étais jeune. Je ne comprenais pas... Mon corps n'était pas un joli corps quand j'étais jeune.

Je ne pouvais pas l'aimer, et je sais que cela vient probablement de ma relation avec ma mère. Elle ne me câlinait pas, ne me montrait pas d'amour. Ce n'est pas pour dire du mal d'elle ; c'est juste que j'ai grandi dans une culture où le corps n'était pas important ; le corps était laissé de côté. Mais il fallait que je trouve ce corps – nous devons tous vivre dans un corps, nous voulons tous vivre dans un corps – je pense que c'est pour ça que j'ai commencé à peindre, à m'impliquer dans la vie elle-même. Je le faisais avec mon corps bien sûr, mais je ne savais pas que je cherchais à habiter mon corps de la façon qui me convenait. J'ai utilisé mon corps pour devenir ce que j'aimais, et ce que j'ai trouvé c'est l'émerveillement de la vie. Mais ce n'est que maintenant que j'ai reçu mon corps.

Je pense que quand vous avancez en âge vous avez besoin d'être dans votre corps ; c'est la chose la plus importante : arriver à vous-mêmes, arriver à votre corps – et alors ensuite vous allez plus loin. Votre corps est votre maison, celle qui vous est donnée ; vous devez l'accepter et l'aimer telle qu'elle est. Vous devez aussi en sortir car au final vous êtes autre part...

Il y a environ deux ans je t'ai écrit quelque chose au sujet d'une nuit où je me promenais dans la campagne. C'était la première fois que je ressentais cette chose tout à fait nouvelle : « Je suis connectée ! Je suis dans l'univers et je suis une partie de tout ça. » Je m'étais perdue alors que je me promenais dans les bois pas loin de notre maison, juste sur la colline d'à côté. Mais je ne pouvais rien voir et je pensai « Comment vais-je rentrer maintenant ?... J'ai besoin de tous mes sens parce que je me souviens de la température en différents endroits, je me souviens des sons, et je dois retrouver tout ça et quand je le retrouverai, je retrouverai le chemin jusqu'à chez moi. » C'était au sujet de la sensation sur ma peau, de ce que j'écoutais et des sensations de mon corps dans ces endroits quand il faisait jour et que je savais où j'étais.

Voici mon expérience du Feldenkrais en lien avec le monde extérieur.

L’évidence en question » Qu’est-ce que c’est ? Partie I - Réfléchir différemment sur ce que nous pensons savoir. Par Ilana Nevill (Traduction: Blandine Wong)

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Notes

1. Grâce à Blandine Wong, Angela Weyersberg (1945-2011), la peintre allemande, a reçu la version suivante :

« On voit aujourd'hui qu'à moins d'apprendre à penser différemment les sujets que nous connaissons, à moins d'élargir et d'approfondir notre liberté de choix et de l'utiliser avec plus d'humanité, la véritable abolition de l'esclavage commencera par une catastrophe. »

2. Wenn wir unsere Freiheit der Wahl erweitern und menschengerecht anwenden möchten, müssen wir über Dinge, die wir längst kennen und wissen, und die uns vertraut sind, auf alternative Weise denken lernen. Dann werden wir, vielleicht zum ersten Mal, ein jeder für sich, voll verantwortlich sein und die Ängste bannen können und die Gefahren, die wir, seit es uns gibt, immer wieder heraufbeschwören.

DIE ENTDECKUNG DES SELBSTVERSTÄNDLICHEN S. 221

La traduction de ce texte allemand tient compte du fait qu’en allemand, comme en latin et dans les langues qui en dérivent, il y a deux mots pour traduire “to know” : « connaître » et « savoir ». L’importance de leur différence devra devenir plus compréhensible au cours de nos réflexions.

3. Moshe Feldenkrais, Énergie et Bien-être par le Mouvement, Dangles 2005, p.63 (1e édition en anglais 1972)

4. Bryan Appleyard, The Brain is Wider than the Sky, 2013, p. 127

5. Cité par le cybernéticien Heinz von Foerster lors d'une conférence sur l'éthique au cours d'un séminaire international traitant de la thérapie familiale, Paris 1990

6. Un recueil des principales interventions a été publié un an après par les éditions Penguin sous le nom THE DIALECTICS OF LIBERATION (La dialectique de la libération), source de toutes les citations de R.D. Laing et de Gregory Bateson dans le texte.

La partie II “La Méthode Feldenkrais vue comme une Cybernétique somatique” s'efforcera d'explorer ce que cela signifie pour le dialogue entre l'enseignant/praticien et l'élève. Nous mettrons en lumière comment l'expérience vécue peut enrichir notre pratique.

dessins par Angela Weyersberg