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Feldenkraisnow

Mia Segal, première élève de Moshe Feldenkrais et son assistante pendant de nombreuses années, ressent qu’il est de sa mission de transmettre la Méthode aux générations futures de praticiens Feldenkrais dans sa forme la plus pure. Le point sur lequel elle insiste le plus est donc la précision.

La première fois que j’ai fait l’expérience de l’enseignement de Mia, ce fut pendant un atelier public intensif à Oxford (1989) où j’ai eu soudain l’impression extraordinaire et agréable de porter uniquement de la soie. Une autre image sensorielle qui me vint à cette occasion fut celle d’un poisson retiré de la Tamise polluée et relâché dans un clair ruisseau de montagne.

La nature et la qualité de l’apprentissage que Mia cultive et défend sont certainement définis de la manière la plus appropriée par le psycho-pédagogue Guy Claxton dans « WISE-UP, The Challenge of Lifelong Learning » ( «SOIT DÉGOURDI, le défi d’apprendre toute sa vie ») :

Apprendre, c’est ce que vous faites quand vous ne savez pas quoi faire. Apprendre à apprendre, ou le développement de sa capacité d’apprentissage, c’est savoir de mieux en mieux quand, comment et quoi faire quand vous ne savez pas quoi faire. Mia pour sa part dit simplement : Ce que nous faisons c’est renvoyer les gens à eux-mêmes.

Après 18 ans d’expérience Feldenkrais et 15 années de contact avec Mia, je me sens suffisamment en confiance pour mettre en relief certains des principes et des stratégies qui caractérisent la façon qu’a Mia d’« enseigner » la prise de conscience.

En décembre 2003, je pris part à une post-formation à ACCORD MOBILE, le centre Feldenkrais de Myriam et Sabine Pfeffer à Paris, où Mia avait été invitée à venir enseigner pendant trois jours. L’article qui suit est basé sur les notes que j’ai prises à chaque fois que possible, et du mieux que j’ai pu.

Ce que j’espère rendre ici est une idée de l’environnement et de la culture de l’apprentissage que Mia a créés pour communiquer ce qui ne peut être enseigné ni de façon mécanique ni par des délibérations théoriques : comment devenir conscient afin de commencer à savoir ce que l’on fait et réussir à trouver des manières efficaces de faire correspondre intentions et actions.

« Rappelez-vous, si quelque chose monte, autre chose doit descendre... »

L’atelier commença et se termina avec le test familier de la répartition du poids, de la qualité de la respiration, de tourner à droite et à gauche en étant debout, etc., du balayage de ses appuis en étant allongé au sol (en particulier sentir toute la longueur de la colonne vertébrale du crâne au coccyx et retour), et avec les deux mouvements de référence décrits ci-dessous. Ceux-ci servirent en quelque sorte de « lignes directrices » tout au long de la session, donnant à maintes reprises l’occasion de contrôler et d’évaluer ce qui devenait progressivement plus clair et plus facile, c’est-à-dire ce qui avait réellement été appris.

Le premier jour, l’invitation à s’allonger sur le côté droit amena un bon nombre de participants à aller chercher un support confortable pour la tête. Cette réaction quelque peu automatique surprit Mia qui répondit à cette interruption en disant que les gens se rendraient bientôt compte pourquoi il valait mieux ne pas avoir de coussin pour ce qui allait venir. Pendant le balayage sur le côté, le bras droit était allongé vers l’avant tandis que la main gauche était placée à un endroit confortable quelque part entre la poitrine et le bras droit.

Ceci conduisit directement au premier mouvement de référence :

- Soulever la tête du sol par étapes, en sentant son poids, la quantité d’effort requise, où ce mouvement était initié : « Faites juste le début de façon à éclaircir comment vous commencez réellement le mouvement », en notant les mouvements parasites : « Observez ce que vous faites avec la bouche... la mâchoire... la langue... les yeux... » , en prêtant attention à la qualité de la respiration : « Est-ce que vous inspirez... expirez... ou retenez votre respiration... », et à différentes parties de soi en relation les unes avec les autres, en relation avec la gravité, et avec le sol en tant que support : « Rappelez-vous, si quelque chose monte, autre chose doit descendre... ».

- Le second mouvement de référence consistait à soulever puis tourner la tête afin de regarder derrière l’épaule droite : « Quand vous commencez à tourner la tête, observez comment la pression change le long de votre côté droit... ». De nouveau l’attention était orientée en particulier vers la respiration, l’effort, l’apparition de mouvements parasites, le genre de limitations rencontrées, etc.

« Maintenant revenez à votre place et observez comment vous faites le mouvement »

Ces deux petits mouvements furent ensuite explorés par un volontaire (et observés par tous les autres, depuis l’extérieur en quelque sorte), puis par une autre personne qui les effectua d’une façon tout à fait différente. L’information obtenue de cette manière ne fut pas partagée sous forme de discussion, mais servit directement dans la poursuite de la recherche individuelle en PCM : « Jusqu’où pouvez-vous tourner la tête sans effort ?... A quel endroit choisissez-vous de revenir ?... Qu’est-ce qui vous dit de ne pas aller plus loin ?... »

Tandis que deux volontaires faisaient les mouvements de référence en même temps, les participants commencèrent à commenter spontanément leurs observations. Ainsi les conditions étaient mises en oeuvre pour ce qui allait devenir un atelier à l’issue ouverte et cependant hautement structuré, où l’opportunité était donnée à ceux qui étaient venus avec des questions et des préoccupations particulières de prendre un rôle plus actif dans le déroulement de la session, en quelque sorte de « créer le chemin en marchant ». Le rôle de Mia consistait à s’assurer que personne ne s’égarait trop loin du chemin de l’apprentissage véritable tel que défini par Guy Claxton – à fournir continuellement au groupe des opportunités d’immersion profonde dans l’expérience (pour Claxton, l’« immersion dans l’expérience » est le mode d’apprentissage le plus fondamental tout au long de la vie).

Un commentaire perspicace de Lara, une jeune musicienne, résume très bien comment les praticiens qui rencontrent Mia pour la première fois réagissent à sa manière d’enseigner :

« J’ai été particulièrement frappée par le côté très clair et dynamique de l’enseignement de Mia, qui invite à l’action... Ce qui me semble assez unique dans sa manière d’enseigner est la façon d’être volontairement à l’écoute des exigences du moment présent, en combinant ce qui émerge de la situation avec ce qu’elle est venue enseigner... La plupart des formateurs arrivent avec un programme très précis et tout prêt. »

« Est-ce que tu crois ça ? »

Le premier d’un grand nombre de petits dialogues étudiant-enseignant (qui passaient invariablement et très progressivement de la communication verbale à la communication non-verbale) peut servir d’exemple pour illustrer l’apprentissage qui allait caractériser toute la session, fondé à un haut degré sur l’expérience, l’exploration et l’interactivité. Une des volontaires avait mentionné des difficultés à être allongée sur le côté droit et était maintenant en train d’essayer d’expliquer son inconfort en disant que sa 7e cervicale et sa 1e dorsale étaient « soudées l’une à l’autre ». « Est-ce que tu as eu une radio ? » La réponse fut « Non » mais le médecin lui avait dit ça. « Est-ce que tu crois ça ? »... « Je ne peux pas bouger beaucoup à cet endroit. » ...« Est-ce que tu crois ça ? »... L’étudiante dit que son problème de nuque était dû à un accident de danse. Mia ne la laissa pas s’embarquer dans de longues explications mais demanda :  « Es-tu danseuse ? » La réponse fut « Non », et ce fut la fin de la partie verbale de la conversation. Pendant que l’étudiante commençait à nouveau à explorer le mouvement, les mains de Mia eurent vite fait de trouver un endroit auparavant négligé de la colonne dorsale. Aussitôt que son toucher amena la conscience dans cette zone, celle-ci commença à participer dans le mouvement de soulever et tourner la tête. Le ventre de l’étudiante (très tenu auparavant) commença à gonfler un peu comme le mouvement était initié de plus en plus à partir du centre. Au fur et à mesure que l’effort se répartissait de façon plus égale le long de l’axe central, le problème de nuque semblait se dissoudre comme par magie.

Ce fut juste l’une des nombreuses démonstrations de la façon dont peuvent être évitées les vaines discussions, et dont un problème dont se plaint quelqu’un peut être traité de manière très pratique et directe.

Une médecin allemande fit l’observation que dans les formations, il était rare de rencontrer cet art de transformer de telles situations en occasions de réel apprentissage pour tous les étudiants. Ingrid avait le sentiment que trop souvent, on permet aux gens de s’étendre sur leurs maux et douleurs personnels, et qu’alors l’intérêt et l’attention du groupe se perdent. A l’issue de l’atelier, Ingrid résuma son impression essentielle : « Je peux voir dans le travail de Mia ce que je vois dans les IF de Moshe. Un endroit particulier est touché, et alors toute la personne se met à bouger. L’attention est toujours gardée sur l’ensemble de la personne. Ce que j’ai vraiment trouvé étonnant, c’est qu’aucune articulation n’a été mentionnée au cours de ces trois jours ; c’était toujours l’ENSEMBLE ! Cette impression va me rester. » Un autre aspect particulièrement « libérateur » pour Ingrid, c’est le fait que « toucher de temps à autre de la ‘mauvaise’ façon ne semble pas être considéré comme un problème ».

Chacun des interludes de démonstration-observation de ce type a beaucoup enrichi l’exploration individuelle en PCM des mouvements de référence et des mouvements qui en découlaient ; tout le monde fit l‘expérience de nouvelles approximations sur le chemin menant à la découverte d’alternatives aux habitudes ancrées, tandis que la conscience de chacun allait croissant, grâce à l’observation puis de l’essai ludique et cependant systématique de ce que l’on ressent à bouger comme une autre personne : « Observez si vous commencez à rouler un peu... et aussi quand est-ce que cela arrive. » « Levez d’abord la tête et ensuite seulement commencez à tourner pour regarder derrière... Maintenant laissez la tête au sol... démarrez le mouvement par le centre et ensuite seulement amenez la tête dans le schéma... cela permet manifestement beaucoup plus de fluidité et une plus grande amplitude de mouvement... » etc. Parfois Mia s’adressait à une personne en particulier :  « C’est ça, simplement ne roule pas autant mais allonge-toi et sens comme les côtes s’ouvrent... »

« Ces vertèbres cervicales sont innocentes. Regarde... tout le reste les aide. »

Après une pause, Mia commença à préparer le terrain pour un travail en IF, en montrant une fois de plus comment les praticiens peuvent utiliser le « problème » présenté par un client comme une espèce de tremplin pour apprendre à faire de plus en plus confiance à leurs propres sens, et à partir de là développer la qualité et l’ampleur de leur propre conscience et de celle de leur élève.

Cette fois-ci, elle fit la démonstration d’une combinaison de PCM et d’IF. Elle demanda à une personne qui s’était plainte de difficultés en étant allongée sur le côté droit, de s’allonger sur le côté gauche, ce qui s’avéra tout aussi difficile. L’élève craignait de perdre ce qu’elle avait gagné avant la pause, et Mia en profita pour assurer tous ceux qui étaient venus avec des questions, des ‘douleurs’ ou des ‘problèmes’ spécifiques, que personne ne se ferait mal, tandis que tout le monde apprendrait quelque chose pour sa pratique personnelle.

Après avoir doucement assoupli la poitrine de l’étudiante, d’où semblait provenir la raideur de ses épaules, Mia l’amena à explorer de nouveaux degrés de liberté en soulevant et tournant la tête par-dessus l’épaule gauche. Son attention fut attirée vers le fait que les clavicules se rapprochaient à chaque fois que l’étudiante permettait à son épaule droite de tomber vers l’avant, amenant tout son corps à rouler un peu dans cette direction. Invitée à rouler exprès, d’abord lentement puis de plus en plus légèrement et rapidement, elle put sentir que ce mouvement mobilisait en réalité son épaule gauche plus que tout –libérant graduellement les supposées « vertèbres soudées ». Mia commenta : « Ces vertèbres cervicales sont innocentes. Regarde, elles restent les mêmes et tout le reste les aide. »

Suivit une sorte d’ « auto-IF » allongé sur le côté gauche comprenant l’exploration ludique d’aspects cruciaux qui pourraient faire défaut aux personnes dans leur image kinesthésique. En palpant gentiment les deux côtés du sternum avec l’idée de tracer les contours de chaque paire de côtes ; en exerçant une petite pression pour sentir vers quelle direction les côtes cédaient le plus facilement, etc ; en roulant doucement la tête avec la main gauche, tout en étant allongé sur le côté droit ; en continuant le même mouvement tout en amenant consciemment les yeux dans le schéma et en observant combien à la suite de ça le coude et l’épaule pouvaient aller davantage vers l’arrière ; en explorant comment la poitrine pouvait être incitée à céder un peu plus pendant qu’on était allongé et en partie tourné vers l’arrière, avec le bras gauche soutenu par le sol ou par le corps. Ici il était question d’observer l’effet d’une pression douce dans différentes directions à partir de divers points le long du côté droit du sternum.

Après quoi la mobilité et la facilité de mouvement s’étaient visiblement améliorées dans toute la salle.

« Tu es tes vertèbres... Tu es ton dos - Tout est une question de prise de conscience ! »

La démonstration qui suivit (impliquant les difficultés à se tourner depuis le dos vers le côté) fut centrée sur l’importance de remarquer notre façon d’utiliser le langage et comment nous pouvons devenir plus habile à écouter notre manière de nous exprimer –à la fois en mots et de façon non-verbale par la qualité de notre toucher. Il devint tout à fait clair et concret qu’il existe une relation vivante entre le type de langage que nous utilisons et la façon dont nous nous percevons nous-mêmes et le monde qui nous entoure. Une des clefs de l’efficacité de l’approche pédagogique de Mia réside sans doute dans l’opportunité largement donnée aux étudiants d’explorer la complexité de cette relation subtile.

« Tout est une question de prise de conscience ! »

Michelle, une praticienne française récemment diplômée, voulait comprendre pourquoi elle se trouvait bloquée à chaque fois qu’elle essayait de rouler depuis le dos vers le côté. Elle fut aussitôt invitée à s’allonger et à faire juste le début du mouvement dont elle parlait. Quand Michelle arriva à la limite de ce qu’elle pouvait faire, elle s’arrêta et expliqua : « Je sais que j’ai le dos raide. Je n’arrive pas à bouger mes vertèbres. » « Tes vertèbres bougent parfaitement bien, mais tu ne sais pas comment bouger...Tu es tes vertèbres... Tu es ton dos. » Alors que Michelle continuait à essayer encore et encore, Mia suggéra : « Regardez quand elle arrête de respirer... » et à Michelle : « Dis ‘ouuuuu’ tout en roulant ». Cela fit immédiatement une différence. « Maintenant elle commence à bouger là où elle ne bougeait pas tout à l’heure...et non pas ‘maintenant elle bouge son dos et ses vertèbres’... »

Tandis que Mia posait le bout des doigts de chaque côté de la colonne vertébrale, juste au-dessus des lombaires, tout l’axe central de l’étudiante commença à prendre part au mouvement. Subitement, rouler vers le côté ne sembla plus présenter un problème insurmontable :  « Maintenant tu roules !... Elle ne savait pas qu’elle ne sentait pas son dos d’habitude à l’endroit où elle ne bouge pas, au lieu de quoi elle forçait ailleurs. Nous, nous pouvons le voir, mais elle, elle ne sait pas ce qu’elle fait. Tout est une question de prise de conscience ! » Comme si souvent dans son enseignement, Mia saisit cette occasion pour mettre en évidence qu’une fois que le travail nécessaire est réparti de façon plus égale, la totalité commence à participer à l’action, et ceci a pour résultat une nette amélioration de la qualité et de l’aisance –cela peut être perçu comme un fait objectif par un observateur attentif, tandis que la personne qui effectue le mouvement fait l’expérience subjective d’une indéniable réduction de l’effort (et probablement aussi de la douleur).

Alors que le mouvement de référence semblait maintenant relativement libre et facile, le nez de Michelle restait très proche du sol quand elle tournait pour regarder vers l’arrière (C’était en fait le cas de nombreuses autres personnes à ce stade). Cependant, dès que son attention fut attirée vers l’implication de parties qui ne participaient pas encore (par exemple son genou droit restait ‘collé’ au gauche) cela réduisit considérablement la difficulté de soulever la tête tout en tournant pour regarder par-dessus l’épaule gauche. « Si le genou du dessus commence à bouger, c’est un signe que la répartition de l’effort est plus complète... »

Le lendemain matin suivant, je me trouvai dans le même ascenseur que Michelle, que je connaissais d’une formation de Myriam. Alors que nous montions, elle dit :  « Je me sens tellement mieux ! Quand je me suis réveillée ce matin j’ai senti pour la première fois de ma vie que je pouvais abandonner certaines peurs... Quand je suis entrée dans le bâtiment juste à l’instant, j’ai senti des larmes couler le long de mes joues. »

« Comment est votre toucher ?... Est-ce que vous aimeriez qu’on vous touche comme ça ? »

Une rapide ‘auto-IF’ servit d’étape supplémentaire vers un travail à deux. Mia nous fit allonger sur le dos, les jambes pliées, genoux vers le plafond, et explorer le bord de notre propre occiput doucement du bout des doigts, en particulier à l’endroit où la colonne cervicale rencontre le crâne, puis le long des vertèbres cervicales (en palpant principalement les apophyses latérales) et aussi loin au-delà de C7 que nous pouvions facilement aller. « Comment est votre toucher ?... Est-ce que vous aimeriez qu’on vous touche comme ça ? »

« Souvenez-vous qu’il s’agit de communiquer ! »

La même exploration fut alors entreprise avec un partenaire. « Vous pouvez toucher comme si vous étiez en train de murmurer [là Mia abaissa effectivement la voix jusqu’au murmure] ou de crier [elle éleva la voix] ou quelque part entre les deux pour être clair sur ce que vous êtes en train de faire... Souvenez-vous qu’il s’agit de communiquer ! »

« Vous devez rendre votre intention claire sans faire appel à la parole.»

Une PCM impliquant la flexion fut suivie d’une démonstration d’IF sur l’allongement et la compression de la colonne d’une personne à partir de la tête. L’accent fut mis non pas tant sur la technique que sur les façons de gagner la confiance de l’autre, tout en explorant soigneusement comment s’y prendre sans le forcer ni lui faire mal peut-être : « Commencez par prendre la place du sol avec une de vos mains... attendez que le poids de la tête soit complètement dans votre main... Vous pourriez dire [en élevant la voix] ‘Donnez-moi votre tête’ et la personne dirait : ‘Mais je ne sais pas comment faire !’ et donc ce n’est pas bon. « Vous devez rendre votre intention claire sans faire appel à la parole...

Voyez s’il est possible de soulever un peu la tête. Mais arrêtez tout de suite si la respiration change ou si le poids de la tête n’est plus donné complètement... Une fois que le poids est revenu dans votre main, explorez les mouvement de la tête un petit peu vers l’avant et de retour, éloignez juste un peu du sol et rapprochez... Observez les côtes ... reposez la tête, recommencez à soulever la tête –toujours parallèle au sol, tout en observant ce qui se passe dans le reste de la colonne... Quand la préparation est suffisante, explorez le raccourcissement/ flexion de la colonne, l’allongement/ extension de la colonne... Mais ne ‘tirez’ pas pour étendre la colonne ou ne ‘poussez’ pas pour amener la personne en légère flexion tant qu’elle n’est pas au neutre, autrement dit tant que vous n’avez pas complètement la tête dans vos mains. Sinon vous allez mettre de la force et lui faire mal » (Mia tenait le haut de la nuque et la base de l’occiput d’une main, et le menton de l’autre)

Tandis que nous explorions ceci avec un partenaire, la voix de Mia se faisait entendre de temps à autre :  « Que faites-vous avec la mâchoire... la bouche... la langue ? »...  « Ne parlez pas s’il vous plaît ...» Quelquefois elle adressait une remarque ou une suggestion à quelqu’un en particulier : « Ne le tourne pas autant vers l’avant, allonge plutôt un peu plus... »

« Observez comment vous mobilisez maintenant la totalité de vous-mêmes pour regarder par-dessus votre épaule »

Le premier jour se termina par une reprise des deux mouvements de référence suivie de l’observation des différences dans la position allongée, debout, et en marchant.

Tandis que les gens se préparaient à partir, d’après les bribes de conversation attrapées au vol, ils faisaient part de leur excitation d’avoir été mis au défi de façons inhabituelles, et en particulier que tout ait été si pratique et concret. Certaines personnes appréciaient particulièrement que les discussions aient été réduites au minimum, et que la voix de Mia n’ait pas été traitée par la technologie habituelle. D’autres regrettaient qu’elle ne fût pas enregistrée pour garder une trace. Il régnait aussi une considérable perplexité du fait que Mia n’utilisait jamais de table contrairement à l’habitude que prennent la plupart des étudiants dans leurs formations. Les « étudiants de Mia », en revanche, apprennent dès le début que tout ce dont ils ont besoin pour être de bons praticiens c’est une paire de mains sensibles et une compétence professionnelle, incluant d’abord et avant tout la souplesse du corps et de l’esprit, qui se traduisent par ce que Claxton appelait les « trois R » de l’apprentissage tout au long de la vie : la Résilience [savoir Rebondir], être plein de Ressources, et agir d’une manière Réfléchie.

 Les deux jours restants [furent l’occasion de] challenger et développer notre capacité à changer continuellement le cadre, l’objet et l’intensité de notre attention, pendant que nous étions incités à passer de l’auto- observation en PCM et en auto-IF, à l’observation des autres, puis au suivi et finalement au guidage de leurs mouvements avec nos mains, tout en écoutant le type de langage que nous utilisions dans le processus de communication non-verbale en cours, et en gardant un oeil sur notre propre organisation.

"Le deuxième jour commença par : « Avez-vous des questions ? "

Un thème en particulier sembla faire consensus : comment observer ce dont un élève/ client a réellement besoin quand il/elle se plaint d’inconfort, de mobilité réduite, de douleur, et comment trouver une réponse adéquate.

Lara mentionna une sensation de forte restriction et une certaine douleur à la base de la nuque et demanda :  « Que fais-tu quand quelqu’un vient avec ce type de plainte ? »

« Et pourtant vous dites : qu’est-ce que je vais faire ? »

Cette question fut le point de départ d’un jeu étonnant conduisant les spectateurs à changer continuellement de rôle mentalement entre élève et praticien, d’abord imaginant, en utilisant leur aptitude à l’empathie, ce que cela ferait d’être la personne qui fait l’expérience d’un problème spécifique, puis faisant mine d’être le praticien qui ne sait pas trop bien quoi faire, tout en portant leur attention sur l’interaction entre les deux partenaires d’IF (sans négliger d’être conscients de leurs propres réactions à la scène qui se déroulait devant eux). C’était fascinant d’être témoin de la création de ce qu’on pourrait appeler une ‘réalité participative’ de tous (ou du moins de ceux qui étaient réellement ( ou vraiment ?) partie prenante de ce processus d’apprentissage interactif).

« Alors, qu’est-ce que vous feriez ?...D’abord vous les écoutez. Vous les regardez... et malgré tout vous ne savez pas quoi faire. Vous cherchez la chose qui ressort le plus clairement, par exemple quelque chose d’inhabituel. Ça vous pouvez le faire car tous vous avez suivi une formation et appris à vous sentir, donc vous avez une certaine idée... comme sentir le sol, prendre conscience de la ligne d’horizon. Vous avez tous votre propre expérience... Maintenant regardez Lara et demandez-vous : ‘Comment est-ce qu’elle sent ses pieds au sol ? Comment est-ce qu’elle sent son poids ? [Mia demanda à Lara de tourner afin que tout le monde puisse la regarder de profil] Est-ce que vous pouvez avoir une idée de sa colonne, de sa nuque ... ? [Elle demanda à Lara de tourner le dos à ses collègues]... Des idées ?... « Et pourtant vous dites : qu’est-ce que je vais faire ? » La chose suivante, c’est que vous la regardez en mouvement :’Est-ce que c’est plus facile pour elle d’aller à droite ou à gauche ? Est-ce qu’elle regarde plutôt vers le bas ou vers le haut ?’... Regardez de quel côté elle tourne plus facilement pour regarder autour d’elle ... sur quel pied elle est en appui quand elle tourne vers la droite... vers la gauche... Est-ce qu‘elle est plus stable de cette façon-ci ou de celle-là ? Et vous allez voir que dans les deux cas elle est en appui sur son pied droit... et malgré tout vous ne savez pas quoi faire [elle demanda à Lara de lever un peu les bras] ...Regardez la distance de son bras droit et de son bras gauche par rapport à sa tête... Qu’en est-il de son sens de l’équilibre ?... Regardez par étage : les pieds, les jambes, le bassin, la poitrine, etc... [elle invita Lara à marcher à travers la pièce] Observez sa nuque... ses omoplates bougent ; ils n’ont pas besoin de bouger de manière spectaculaire... mais où s’arrête le mouvement ?

La question suivante de Mia s’adressait aussi bien à Lara qu’à tous les autres dans la salle :  « Où avez-vous senti que le mouvement s’arrêtait et que vous aimeriez dire :  ‘ Qu’est-ce que cela donnerait si cette zone-là était plus souple ? ‘ [Mia posa une main juste en-dessous de l’articulation sterno- claviculaire de Lara, l’autre juste sous c7, et initia délicatement des mouvements légers, amenant son buste un peu vers la droite/ la gauche, vers l’avant et l’arrière, etc.] Je sais par exemple que cette personne se plaint de ses hanches et de son bassin... et je sais aussi que si cette zone devenait plus souple, sa relation à la gravité changerait et son poids serait réparti de façon plus efficace. Cette zone-ci porte tout le poids ». Mia commença à déplacer les mains vers le bas de façon à ce que la main de devant soit placée quelque part au milieu du sternum tandis que la main de derrière s’arrêtait au niveau juste sous les omoplates...

« Comment est-ce que je peux lui faire réaliser ce qui se passe ? »

Tandis qu’elle commençait à guider le buste de Lara dans différentes directions, tout le monde pouvait voir qu’il y avait là un certain degré de tenue et de raideur : « Comment est-ce que je peux lui faire réaliser ce qui se passe ? »... Sa ligne d’horizon devrait être ici au lieu de là [elle accentua un peu le subtil schéma de flexion qui amène le regard de Lara à s’orienter légèrement vers le bas] ... La relation dans son ensemble doit changer. Vous ne pouvez pas changer une chose toute seule... Je peux lui donner de petits signaux –en PNL ils nommeraient ça des ‘ancrages’ -...maintenant je vais lui offrir un grand nombre de choix différents. [Les mains de Mia semblaient se parler tandis qu’elle explorait quels genres d’organisation seraient aussi plausibles pour le système nerveux de Lara.] ... Puis je regarde la chose la plus claire. Par exemple, peux-tu voir la direction de tes yeux ? ou la façon dont ton poids est donné au sol ?... ça c’est une chose vers laquelle elle peut revenir, elle peut se réorganiser de façon interne pour la sentir à nouveau... »

« C’est comme un résumé de la façon de procéder en Intégration Fonctionnelle » :

a) Trouver : où il y a de la raideur, où ça tient, ...ça ne fonctionne pas bien... en position debout, couchée, en marchant, en action... Parfois vous le voyez immédiatement –même dès que la personne arrive à votre cabinet ...

b) L’étape suivante, quand vous ne voyez pas tant que ça, faites s’allonger la personne [Mia commença à rouler la tête de Lara du neutre vers la droite et la gauche] Quel est le côté le plus facile pour moi ?... Même si je n’ai pas vu de différence, ici je sens une différence. Au milieu, comme vous le savez, c’est toujours très bien. Ici [elle roule la tête de Lara vers la gauche] je peux aller aussi loin que ça... ensuite il me faudrait plus de force. Vers la droite elle m’aide parce que sans ça je devrais utiliser plus de force... Il y a beaucoup de choses avec lesquelles vous pourriez commencer... Regardez par exemple les pieds, les mains... La différence principale, cependant, se trouve dans cette zone [elle montre le milieu du sternum et indique la région entre les omoplates]... Vérifiez les vertèbres cervicales et sous c7... cette relation avec la poitrine est très forte. Cette zone a à voir avec la répartition du poids, avec la marche... [Les mains de Mia ont atteint la zone où la colonne cervicale et la colonne dorsale se rencontrent, et ont commencé à explorer l’amplitude de la mobilité à cet endroit ; après avoir permis à la tête de s’incliner vers l’arrière, elle a doucement allongé toute la colonne –d’abord lentement, puis rapidement et avec légèreté jusqu’à ce que les pieds de Lara commencent à répondre en se fléchissant et s’étendant légèrement. Puis elle emmena le buste de Lara un petit peu d’un côté à l’autre] ... Je sens tout d’abord que bien que cela ait paru très beau, il y a très peu de mouvement entre les vertèbres parce qu’elle ne différencie pas entre l’une et la suivante. Elle les utilise, mais en les tenant ensemble... pas en raison d’une difficulté cependant... Il y a certains mouvements qu’elle inhibe...OUI ! C’est mieux [elle tourne la tête de Lara un peu vers la droite/ la gauche puis explore doucement l’extension dans l’intention de clarifier les diagonales] Regarde, quand je fais ça, cela descend jusqu’à ta hanche droite, ton pied droit... Maintenant voyons de l’autre côté... Là ça ne prend pas le même chemin... Comment est-ce que ça passe à travers le bassin, à travers la jambe ? [Elle revient au premier mouvement avec la tête de Lara tournée un petit peu vers la gauche, puis une fois de plus au deuxième mouvement, avec la tête tournée vers la droite]... Regarde, ce n’est pas du tout la même chose. Où est-ce que tu sens que tu peux laisser aller... pas pour m’aider... mais pour arrêter de me faire obstacle... Oh, ça ne fait rien...Je vois quelque chose, elle sent que quelque chose est différent... cela suffit. »

« Maintenant c’est le moment de ne pas lui dire ce que je vois ! »

Une fois que Lara fut à nouveau debout, Mia lui demanda :  «Où sens-tu une différence ? Où est ta ligne d’horizon ? Comment sens-tu le poids de ton corps sur tes pieds ?... Maintenant c’est le moment de ne pas lui dire ce que je vois ! Sa propre expérience peut être tout à fait différente... C’est le grand avantage de la Prise de Conscience par le Mouvement : en interne, quelque chose se passe, et je ne dis pas : ‘vous devriez sentir quelque chose comme ci ou comme ça...’ Le maximum que je puisse demander après une IF c’est : ‘Comment est ta ligne d’horizon... comment est le contact avec le sol maintenant ?... Je sais qu’après une IF je sens la différence souvent des heures après, parfois le soir, ou même le jour suivant... Aussi, ne dites rien... (en langage PNL : en cadrant on ferme l’ouverture.) »

« Est-ce que les gens prennent leurs responsabilités ? » - « Observez quand est-ce qu’ils prennent la responsabilité de ce qu’ils font »

L’importance d’écouter ce que disent les gens et de les amener graduellement à réaliser qu’ils peuvent prendre la responsabilité de ce qu’ils font fut démontrée avec une troisième volontaire (impatiente d’expliquer en long et en large ce qui n’allait pas avec sa nuque, lié à une épaule immobile). Mia répondit de sa manière habituelle, pratique, allant droit au but :«  Ne parle pas...Montre-moi...Couche-toi sur le côté et fais le mouvement... » Une fois de plus il s’ensuivit une démonstration frappante de la relation vivante entre langage et expérience, que nous devons tout simplement prendre en compte si nous voulons faire du bon travail en tant que professionnels Feldenkrais. Montrant la base de son crâne et la région de c7, l’étudiante avec un problème de nuque expliqua pourquoi elle avait mal : « Je me sens coincée ici, et quand je tourne la tête pour regarder vers l’arrière, mon épaule ne bouge pas. » « Ecoutez ses mots ! Est-ce que les gens prennent leurs responsabilités ? ‘Quand je tourne (responsabilité), alors cela fait mal’ (pas de responsabilité)... Observez quand est-ce qu’ils prennent la responsabilité de ce qu’ils font. Si c’est coincé cela ne tombe pas du ciel, c’est que tu le coinces... donc notre travail c’est de lui dire : ‘Quelle est la part qui provient du squelette, la part qui provient du système musculaire ? Qu’est-ce que tu peux faire pour changer ça un petit peu ?’... Nous n’allons pas chercher pourquoi parfois les gens ne laissent pas aller –il y a toujours une raison. La douleur est parfois une très bonne chose –et parfois non... [elle s’assied au-dessus de la tête de l’étudiante, la prend doucement et commence le mouvement de tourner]... Regarde, le mouvement est toujours innocent... [montrant clairement par son action qu’il faut rester dans l’amplitude facile] ... Hier, j’ai dit que l’endroit où ça fait mal est le plus innocent... [elle amène la tête à tourner un peu plus] ... la communauté entière participe au sabotage... [elle indique du menton toute la longueur de la colonne vertébrale, les côtes, le bassin, les jambes]... Personne n’aide... » L’ étudiante s’aventura à faire un commentaire : «  Ma respiration est bloquée ! » « Qui bloque ta respiration ? C’est toi... Alors fais le mouvement soit sur l’expiration, soit sur l’inspiration, pour que ta respiration ne soit pas bloquée... Pour moi, la respiration c’est comme un thermomètre... Si elle arrête de respirer, c’est soit parce que j’ai fait quelque chose, ou qu’elle sent quelque chose... Quand elle reprend, c’est aussi le signe que quelque chose se passe... Regardez, son genou commence à bouger. » L’étudiante commença à bouger avec bien plus de fluidité tandis que Mia lui faisait sentir des directions non disponibles auparavant, simplement en prenant une touffe de cheveux au sommet de sa tête et en guidant le mouvement à partir de là.

« Petit à petit, vous montrez aux gens comment prendre leurs responsabilités »

Pendant qu’elle se reposait avant de se relever, l’étudiante mis une main sur son sacrum et dit quelque peu plaintivement :  « Ce matin je me sentais coincée ici. »... « Ecoutez ce que disent les gens ! ... Alors vous dites gentiment : ‘Et est-ce que tu penses que tout le monde s’est levé comme ça ce matin après avoir fait la même chose hier ?’ ... Et alors petit à petit, vous montrez aux gens comment prendre leurs responsabilités. »

La journée continua avec des PCM, en alternance avec les démonstrations d’IF correspondantes, et du travail à deux. A un moment, Mia émit une affirmation qui continue à résonner dans mon esprit : « Quand vous faites quelque chose avec précision et clarté, quelques mouvements suffisent. »

En guise d’introduction au troisième jour, Mia insista sur le fait que notre tâche est d’être support pour l’apprentissage : « Je ne suis pas ici pour vous soigner... Je souhaite vous montrer une façon de faire les choses de manière différente... pour que quelque soit la difficulté que vous ayez eu jusqu’à présent, cela puisse changer et s’améliorer ...Y a-t-il quelqu’un qui veuille améliorer quelque chose même s’il n’y a pas de douleur ?... »

« Si vous ne disposez pas de toutes les possibilités, vous inhibez quelque chose en vous de manière active. »

Comme personne ne se portait volontaire dans l’immédiat, Mia demanda à Marie, une praticienne expérimentée d’environ soixante-dix ans, de servir à nouveau de ‘cliente’ comme le jour précédent. Cette fois, l’accent fut mis sur la clarification des schémas habituels, et Mia fit ressortir à plusieurs reprises l’évidence (habituellement éludée) : « Si vous ne disposez pas de toutes les possibilités, vous inhibez quelque chose en vous de manière active. » Et comme si souvent dans le travail de Mia, le rôle des yeux fut mis particulièrement en lumière dans cette connexion. Alors qu’elle essayait de faire faire au corps de Marie de petits cercles au-dessus du pied droit, puis au-dessus du pied gauche, il devint apparent qu’elle rencontrait quelques difficultés. Pour clarifier ce qui était en jeu, Mia invita tout le monde à se joindre [à l’exploration] en faisant des cercles avec la tête, debout de la façon habituelle mais sans changer la répartition du poids du corps sur les pieds. Mia continua à commenter le schéma de Marie :  « Il y a quelque chose d’inconfortable si le transfert de poids ne se fait pas... Peut-être que si elle change sa façon d’utiliser les yeux... [ elle plaça sa main devant l’oeil droit de Marie et après un moment changea pour masquer la vision de l’oeil gauche, tout en continuant à décrire les petits cercles]... Oh, c’est déjà différent... [s’adressant au groupe]... Essayez avec un oeil fermé... Elle dit qu’on a toujours une ‘jambe dominante’... Nous sommes nés avec deux jambes, puis nous faisons un choix en faveur d’une ; mais nous pouvons changer cela... vous pouvez faire ça n’importe où –debout dans un magasin, dans un rassemblement... et vous pouvez dire :’Oh, voilà où ça va...’ et personne n’en saura rien... »

Marie répéta son souhait primordial : éviter d’avoir une prothèse du genou (que son médecin estime nécessaire). Cela prit un certain temps avant qu’elle ne prenne conscience qu’en dépit de la douleur dans l’articulation sacro-iliaque et le genou, elle continue à utiliser son côté douloureux bien davantage que l’autre. Marie expliqua cela en disant que sa jambe droite est plus longue que la gauche. Mia répondit, comme on pouvait s’y attendre :  « Est-ce que tu crois ça ? » Et évidemment, les choses commencèrent à changer dès que Marie commença à sentir comment elle utilisait habituellement son bassin et son dos dans la position debout... Après quelques explorations, Marie s’assit sur une chaise et Mia la poussa doucement par l’épaule droite, en disant : « Maintenant, fais en sorte d’aller vers le côté gauche du bassin... Après être restée assise comme ça un moment, tout change... son regard, sa relation à l’environnement... » Comme Mia l’avait expliqué plus tôt, ceci est principalement dû au fait de permettre maintenant aux tensions dans le côté douloureux de se dissoudre, car davantage de travail se partage de façon plus égale entre les deux côtés.

« Plus nous sommes clairs, plus le message que nous donnons est clair »

Voici une approximation relativement précise de la réponse de Mia à ma question de savoir pourquoi Feldenkrais demandait à ses étudiants de répéter encore et encore le même mouvement, une stratégie qui pouvait facilement prêter à une interprétation erronée d’ ‘entraînement à un schéma de fonctionnement particulier’ : « Que Moshe insiste sur la répétition a à voir avec le fait que nous travaillons en premier lieu avec nous-mêmes... parce que nous ne sommes pas assez précis avec nous-mêmes... s’agissant de la respiration, de la tête, du bassin, du sternum, etc. pendant que nous effectuons un mouvement... Nous sentons ce que nous faisons... comment les différentes parties du corps marchent ensemble –la relation entre elles-, où nous tenons... Et donc nous devons le répéter... C’est la même chose en IF. Si nous étions vraiment clairs, nous pourrions amener la personne à sentir avec un seul mouvement, mais nous ne le sommes pas, alors nous devons chercher... Plus nous sommes clairs, plus le message que nous donnons est clair... Par exemple, changer sa manière à elle d’être debout en amenant son épaule gauche à descendre... »

Faisant référence à mon habitude de garder l’épaule gauche levée, Mia m’invita à m’allonger sur le ventre et à commencer à écouter ce que ses mains avaient à me dire en réponse à ma question sur la précision et la répétition. L’expérience que j’ai éprouvée de la démonstration qui suivit fut si profonde que je peux seulement me souvenir de quelques détails et commentaires.

Assise à ma tête, Mia me prit d’une main l’arrière et la base du crâne, et de l’autre le menton, et montra que l’extension proposée (ou la ‘traction’, comme la plupart des gens l’appellent), n’allait pas jusqu’à mes pieds. « Vous pouvez tirer autant de fois que vous voulez, cela ne traversera pas de cette façon... [elle plaça les mains de part et d’autre de mon dos] Regardez, du côté gauche les côtes ressemblent à une colline, du côté droit à une vallée... » Mais alors elle commença à tourner ma nuque et ma tête dans une direction des plus extraordinairement inhabituelles, et réussit à étendre ma colonne sans aucune résistance de ma part. « Si vous avez de l’expérience, regardez, cela va directement aux pieds. » Mais ce n’était pas tout. Soudain, sans le moindre avertissement, Mia pressa un ‘point sensible’ atrocement douloureux quelque part près du bord externe de l’omoplate gauche, et dit avec une suavité moqueuse (tout à fait dans la ligne de la relation de vigoureuse affection que nous avons développée au fil des années) : « Il ne faut pas crier devant les gens... » Avec ça elle pressa à nouveau le point délicat, cette fois en maintenant son pouce droit dessus un peu plus longtemps. La seconde répétition amena une sensation claire de relâchement et un soulagement énorme. Mia revint à la ‘traction’ douce de la tête, cette fois sans aucune contorsion bizarre de la nuque. L’impact se fit immédiatement sentir et de façon visible, directement jusqu’au bout des orteils des deux pieds –puis alternativement une fois vers le pied droit et une fois vers le pied gauche, mettant en évidence les deux diagonales : « Regardez, la colline de gauche s’est adoucie et aplatie. »

De retour sur mes pieds, je me sentis bien plus stable, avec un transfert de poids notable vers la droite. L’épaule gauche s’était considérablement abaissée de par son propre poids, et le relâchement des tensions qui en résultait était spectaculaire et merveilleux. A cet instant, je voyais parfaitement clairement comment me réorganiser dans tout le corps et arrêter de retourner à mon ancien schéma qui prenait sa source dans un accident de la route à l’âge de six ans.

« Ce n’est pas allonger sa tête qui m’intéresse, mais réunir tout le corps... Tout ce que je fais c’est lui montrer les connexions »

Le même thème fut repris avec une autre personne, cette fois allongée sur le dos. Prenant la tête de l’étudiante, Mia expliqua : « Ce n’est pas allonger sa tête qui m’intéresse, mais réunir tout le corps... Je vais très doucement, pour sentir ce que je fais... Je pourrais utiliser de la force... Mais avec l’expérience, je trouve un chemin... en changeant l’angle... Chaque fois, cela passe par un autre chemin... et maintenant que j’ai essayé toutes ces directions, je reviens au premier chemin... C’est un peu plus clair mais je peux sentir que ça s’arrête dans la région de la hanche... [elle incline la tête] maintenant, ça traverse... et je peux sentir ‘Oh, voici le bassin...’ ça c’est l’importance de la tête... Mathias Alexander appelait ça le ‘contrôle primaire’ ... La répétition sert à rendre les choses de plus en plus claires pour elle...Moshe disait pas moins de vingt neuf fois... Maintenant, tu sens que ça traverse jusqu’à tes pieds »

« Tu sais bien plus que tu ne le penses... et tu apprends davantage à chaque fois. »

Ce thème fut exploré un peu plus avant avec Claudine qui se plaignait d’avoir mal à la nuque. Mia déclara bientôt :  « Regardez, ce n’est pas la nuque mais la hanche... et tout ce que je fais c’est lui montrer les connexions. » Quand un nouveau schéma émergea alors que Claudine commençait à complètement transférer son poids sur le pied du côté autour duquel elle tournait, elle dit avec regret : « Mais toute seule je ne trouve pas. » « C’est pour cela que tu es venue me voir. Je veux que tu réalises que tu sais bien plus que tu ne le penses, et tu apprends davantage à chaque fois. Tu crois que je sais tout ? Il y a des gens qui en savent bien plus... »

Des questions comme « Pourquoi tirer ou allonger plutôt que pousser ou comprimer ? » conduisirent à ajouter des informations précieuses –transmises principalement de façon non-verbale. A ce stade du processus, Mia encouragea chacun à devenir un peu plus actif : « Est-ce que quelqu’un peut la guider ?... Dites ce que vous voyez... Quelle est sa relation à la gravité ?... au sol ?... Où est-ce qu’elle met son poids ? »

Suivit une interaction animée, un peu comme une danse, entre un certain nombre de praticiens, où Mia joua le rôle de « prima inter pares » en accompagnant cette phase d’essais- erreurs par des questions-guides, des indices utiles, des interventions occasionnelles et des commentaires.

« Est-ce que je peux reproduire en elle ce qu’elle a ressenti quand elle bougeait en impliquant la totalité d’elle-même ? »

« Plus le toucher est léger, plus vous sentez ...Dans ce langage non-verbal, je dis : C’est tellement bien... et ici c’est différent.’ et puis je continue cette conversation... Puis je mets les doigts du milieu à la base de son crâne, je soulève un peu en inclinant la tête vers l’arrière et je lui montre : ‘ça fait du bien !’ A cet endroit j’allonge un peu, en sentant où elle le sent... et avec cet angle c'est bloqué ici [elle montre le milieu de la poitrine]... La question, c’est : Est-ce que je peux reproduire en elle ce qu’elle a ressenti quand elle bougeait en impliquant la totalité d’elle-même... juste un petit peu ? Maintenant, essayez de sentir ça à partir de la tête, entre vous en IF. Comment est-ce que vous lui donneriez la sensation que sa tête est connectée à son corps ? » La réponse « Je ferais... » fut aussitôt interrompue par un :  « Montre-moi, ne parle pas. »

« Mais je peux te montrer un autre chemin, et alors c’est à toi de choisir. »

Une scène particulièrement fascinante se déroula lorsqu’une ‘praticienne’ eut désespérément besoin d’aide parce que sa partenaire en IF ne permettait pas à sa tête d’être bougée de l’endroit où elle avait roulé au début. Un certain nombre de collègues essayèrent mais la tête restait tournée à droite de façon bornée. Quand elle prit la relève, Mia commença par demander : « Mais de toutes façons, pourquoi la faire rouler ? » Puis elle éclaircit le rôle et l’importance de l’intention du praticien : « Vous utilisez la façon dont elle fonctionne quand elle vient vous voir afin de lui montrer quelque chose : ‘Regarde, maintenant, c’est si facile d’aller là... Est-ce que tu peux me laisser faire ceci... cela... et tu fais ce que tu penses être ton travail en ce moment. –Si tu sais ce que tu veux c’est toi qui prends la responsabilité... Elle est la cliente ou la patiente –comme tu veux. Tu es la patronne... Il se peut que je ne puisse pas rouler la tête mais je peux la déplacer... » Après un temps de complexe ‘diplomatie neurologique’ (comme la nomme Ruthy Alon), Mia continua : « Tu peux choisir d’être ici, là ou là... (elle montra quelques options viables)... Tu peux choisir... Donc la question est qu’est-ce que tu choisis quand tu te trouves devant une telle situation... C’est un apprentissage fantastique ! Je voulais que tu voies cela et que tu ne sois pas effrayée quand la tête est là... et je veux lui montrer : ‘Est-ce que tu veux faire ça... vivre comme çà ?... Mais je peux te montrer un autre chemin, et alors c’est à toi de choisir. Aussi poursuivons et continuons à apprendre. »

« Avec ce que vous avez déjà appris, vous avez une telle gamme de possibilités ! »

Alors qu’une praticienne expérimentée montrait une façon particulièrement sûre de supporter la tête et la nuque, Mia insista une fois de plus : « Vous devez vous rendre compte qu’ avec ce que vous avez déjà appris, vous avez une telle gamme de possibilités... et chaque fois, vous trouverez ce qui semble convenir le mieux... et si ça ne marche pas vous faites autre chose... »

J’aimerais conclure ce compte-rendu avec cette remarque encourageante, et j’espère que ce récit de l’atelier de Mia à Paris sera un substitut acceptable à l’interview d’une grande enseignante qui utilise les mots quand elle l’estime nécessaire, mais ne voit pas l’intérêt de parler de la signification ou de

l’ ’enseignement’ de la prise de conscience en utilisant des termes purement théoriques ou de l’ordre de l’hypothèse. A la place, elle immerge les étudiants dans des expériences qui font sens, ce qui leur permet d’absorber l’étendue de l’expérience, du savoir et de la compréhension qu’elle incarne en permanence, « montrant aux gens comment prendre leurs responsabilités », ou « renvoyant les gens à eux-mêmes ».

(Traduction: Blandine Wong)

Cet article est paru en lieu et place d’une interview de Mia dans AWARENESS REPORT (un rapport sur la signification du terme « prise de conscience » dans la Méthode Feldenkrais) publié par l’ITATA – International Trainer/Assistant Trainer Academy . Après plusieurs années de travail intensif cette académie a cessé d’exister.

RENVOYER LES GENS A EUX-MEMES La manière dont Mia Segal transmet l’essence de la Méthode Feldenkrais, par Ilana Nevill

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