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Intelligence du corps Soupless de l'esprit Pertinence de l' action

La Ruzole du Haut--09400 Saurat--France

Feldenkraisnow

Une étude de cas par Ilana Nevill (publiée en 2007 dans un recueil de récits d’expériences de la Méthode Feldenkrais : « Zuerst bin ich im Kopf gegangen » [« Au début j’ai marché dans ma tête »], Loeper Literaturverlag)

 

P0000676“Ce que j’aimerais vraiment, c’est essayer d’écrire une pièce de théâtre”. Ce fut la réponse étonnamment pleine d’aplomb de William, alors âgé de 12 ans, à ma question concernant ses projets pour le futur. Ainsi se termina notre entretien à propos des neuf ans et demi durant lesquels nous avons vécu des moments enrichissants d’apprentissage dans le cadre de la Méthode Feldenkrais. Quand nous nous sommes dit “au revoir”, William m’a offert une carte me remerciant pour “les nombreuses années d’amitié et de soutien” tout en soulignant que je lui manquerai “vraiment, vraiment”. Puis Will (comme il se faisait appeler alors) m’a serré fort dans ses bras et a annoncé qu’il viendrait bientôt me rendre visite en France, dans les Pyrénées où je m’apprêtais à déménager quelques jours plus tard.

Au début, cette amitié ne s’est développée que très lentement. Dès notre première rencontre, le petit garçon de trois ans m’a considéré comme une thérapeute de plus qui, tôt ou tard, lui ferait mal. Pendant plusieurs semaines, dès que mes mains s’approchaient de son corps, il disait : “Je veux rentrer à la maison maintenant”. Qu’il ait peur de moi n’était pas surprenant. En effet peu de temps après sa naissance, William avait été opéré pour empêcher une accumulation de liquide dans les ventricules cérébraux due à une hydrocéphalie. La spasticité dont il souffrait avait été évaluée par des spécialistes à plusieurs reprises et traitée selon une thérapie traditionnelle, entraînant le plus souvent contrainte et douleur. Dans ce cadre, Emma, sa mère, devait plusieurs fois par jour étirer le bras gauche de William qu’il tenait en permanence serré contre sa poitrine. Elle m’assura que chaque fois qu’elle tirait le bras vers l’avant de manière répétée elle souffrait autant que son enfant. C’est alors qu’elle amena William à mon cabinet, sur le conseil d’une voisine dont l’enfant était aussi atteint d’une paralysie cérébrale.

L’avancée sur la voie de la confiance et de la coopération fut soudaine et inattendue même si William avait été préparé jusque-là par des étapes prudentes le conduisant vers l’aspect ludique de notre travail. Cela avait toujours exigé que je respecte une certaine distance, qui progressivement s’amenuisa. Lors d’une séance, William galopait sur son cheval imaginaire (un ballon de gymnastique ovale) tandis que je le tenais doucement par derrière pour l’empêcher de tomber. En plein galop, me jetant un regard à la fois sévère et coquin, le gamin se retourna et dit : “Ilana ! tu m’as vraiment touché”. La glace était rompue entre nous et à partir de ce moment-là nous sommes devenus amis. Peu de temps après, il permit à sa mère d’aller faire des courses pendant ses séances Feldenkrais. J’étais persuadée que William aurait une vraie chance de progresser grâce à l’ouverture d’esprit et au soutien sans faille de sa famille. Combien d’enfants dont les parents reçoivent le même diagnostic (que leur nouveau-né ne pourrait très probablement jamais ni marcher ni encore moins parler) peuvent bénéficier de telles conditions d’apprentissage somatique ? Plus tard, le père de William m’a confié que sans la certitude absolue de sa femme qui pensait que les médecins avaient tort, leur fils aurait été envoyé immédiatement après la naissance dans une institution pour bébés gravement handicapés.

Au lieu de cela, William a reçu tout l’amour et l’aide dont il avait besoin au début d’une existence qu’on ne peut pas exactement qualifier de facile, mais qui néanmoins, est devenue de plus en plus riche.

williampetit3Très rapidement les symptômes qui causaient les difficultés que rencontrait l’enfant (spasticité de la jambe gauche et de façon encore plus marquée, du bras gauche, vision imparfaite, problèmes de perception spatiale entraînant un manque d’assurance dans l’orientation et le mouvement) s’avérèrent être moins graves qu’on ne le craignait au début. Cependant William souffrait beaucoup du fait de ne pouvoir faire tout aussi bien que les autres enfants - surtout lorsqu’il commença à aller à l’école et qu’il y rencontra des problèmes avec la lecture, l’écriture et l’arithmétique. Malgré des moments de découragement son soucis resta toujours le même: être comme les autres et arriver à faire ce qu’il avait envie de faire.

Mes “mains Feldenkrais” furent souvent impatientes de se mettre au travail face à la frustration de William quand il voyait qu’il ne pouvait faire comme les autres alors que je voyais des possibilités de l’aider. Dès le début j’aurais aimé pouvoir lui permettre d’aller plus loin dans ses essais afin d’accroître sa satisfaction envers lui-même et son monde immédiat. Mais sa méfiance considérable envers tout adulte agissant comme thérapeute m’a obligée à être patiente. C’est ainsi que William est devenu mon « professeur ». Il m’a appris de façon suivie à dépasser toute ambition (comme celle de gagner sa confiance le plus rapidement possible).Pendant une période assez longue, je dus abandonner tout espoir de mise en œuvre rapide et systématique de mon projet consistant à lui faire vivre des expériences pour atteindre ses objectifs. Par exemple, l’amélioration de la motricité fine de sa main gauche. Elle ne pouvait devenir réalité que lorsque lui-même l’aurait décidé. Au lieu de poursuivre de tels objectifs concrets, je devais me laisser guider par William. Ensuite, assez rapidement et tacitement nous nous sommes accordés sur la direction à donner à notre mode d’apprentissage somatique par le jeu.

À l’âge d’environ trois ans et demi, William accepta enfin d’être touché. Parfois mes doigts effleuraient le fin conduit en plastique qui permettait à l’excès de liquide de s’écouler sous la peau depuis son crâne jusqu’à l’estomac, en passant sur le côté droit de son cou. Peu à peu, je maîtrisais mes craintes de toucher par inadvertance ce conduit. D’ailleurs je me demandais en moi-même comment ce tuyau, mis en place tout de suite après sa naissance, s’adapterait à la croissance de l’enfant. Je craignais aussi que William se fasse mal au cours des jeux souvent intrépides. Tant que son imagination galopait vers des aventures toujours plus téméraires, il n’avait peur de rien. Tout en accompagnant et protégeant William lors de ses échappées dans l’imaginaire (le plus souvent compensatrices pour lui), je me souvenais du dicton de Moshe Feldenkrais : “Le seul principe dans cette Méthode c’est l’absence de principe”.

À maintes reprises, l’image idéalisée que William avait de lui-même (parfois quelque peu ébranlée lors ses rencontres avec d’autres enfants sur le terrain de jeu et plus tard dans la cour de l’école) se trouva confortée lors de nos aventures imaginaires. Il était important qu’il devienne conscient de ses réelles possibilités tout en acceptant une possibilité d’échec. Dès qu’il commença à s’intéresser davantage à ses capacités corporelles, il se rendit compte qu’il pouvait mieux répondre aux demandes concrètes d’une situation donnée. Grâce à l’évolution progressive de sa sensibilité proprioceptive-kinesthésique il parvenait à dire ce qu’il pouvait faire ou ce qu’il ne pouvait pas encore accomplir.

williampetit2Au début, seule l’imagination le guidait. Et moi je l’accompagnais docilement dans ses aventures extraordinaires. Pendant que nous étions en train de tuer des géants, de sauver des enfants pris dans des maisons en flammes ou de conquérir des “planètes du Mal”, j’en profitais pour transformer ces combats imaginaires en succès selon la méthode Feldenkrais. Souvent ces moments devenaient des temps d’apprentissages mobilisant attention et agilité corporelle. Pendant plusieurs semaines d’affilées nos séances se sont déroulées sous les combles. Alors que William montait et descendait l’échelle, son bras gauche s’allongeait de plus en plus aisément. Par ailleurs un panier rond un peu mou devint un bateau qui ne restait droit que s’il se balançait avec les deux bras tendus de part et d’autre; Une longue planche trouva plusieurs fonctions : une pente plus ou moins raide, un toboggan,  une échelle ; enfin, un manche à balais devint un mât pour permettre au petit pompier de descendre, en glissant à toute allure, vers son ambulance ;

Le Pouvoir de l’Imagination: Comment William surmonta sa peur de tomber

williampetit3aToujours très motivé, William ne manquait jamais d’idées. Ma tâche principale était de m’adapter à ses élans, même les plus fous, TOUT étant prétexte à un apprentissage somatique (ce qui bien entendu ne réussissait parfois que partiellement).

William venait d’avoir sept ans quand lui vint l’idée de se mettre en scène à la manière du grand magicien Houdini (qu’il avait admiré lors d’un programme de télévision). Debout sur son chariot (une planche posée sur des rouleaux que je poussais d’avant en arrière, à différentes vitesses) tenant les rênes d’une main et fouettant son cheval de l’autre, William tentait de maintenir son équilibre dans une course poursuite sauvage à travers les steppes. Soudain il exprima le désir d’imiter Houdini se libérant des chaînes qui le ligotaient. J’attachai donc ses poignets avec un élastique très souple et je restai sur le qui-vive, pensant qu’il avait peut-être “mis la barre trop haut” ! Mais William prouva une fois de plus qu’il n’avait pas surestimé ses capacités. J’admirais sa façon avait de garder l’équilibre sur la planche en mouvement — sans utiliser ses bras. Il se tordait et se tournait jusqu’à ce qu’il se soit libéré de ses « chaînes » comme le faisait le célèbre Houdini.

Alors, le petit garçon sauta en l’air d’une façon totalement inattendue et - à mon soulagement - atterrit sur le dos de son cheval (un de mes ballons ovales, décoré avec des yeux, une bouche, des narines, des oreilles et une crinière). Galopant à présent sur sa monture, il déclara, avec un air triomphal : « Je me suis vraiment surpris moi-même », puis il ajouta après un instant de réflexion: « Je croyais que je n’arriverais pas à le faire, mais je savais que je ne tomberais pas ».

Cette assurance étonnante était d’autant plus stupéfiante que depuis sa petite enfance sa relation avec l’espace, la gravité et le mouvement n’avait été qu’une suite d’expériences traumatisantes, comme celles que me confia sa maman. Elle me dit que son petit garçon restait souvent assis pleurant en haut de l’escalier à la maison, paralysé par la peur de tomber et de se faire mal. À d’autres moments, il était accroupi dans un coin, son visage tourné vers le mur, pleurant et criant « Je te hais, je te hais ! » tout en tapant sur son bras gauche.

Après cette expérience couronnée de succès, William était prêt à « se reposer » - autrement dit, à me laisser guider son corps avec précautions vers des positions et des mouvements encore inexplorés comme, par exemple,cambrer son dos.

Il eut alors une nouvelle idée. La prochaine fois il essaierait le même tour de passe passe pour se libérer, mais avec les mains attachées derrière le dos. Quelques semaines plus tard, William revint à ce projet et décida de commencer notre séance avec une autre poursuite en chariot : « C’est vraiment amusant parce que j’arrive si bien à me balancer ». Il ne s’agissait pas là d’une vaine vantardise ou de l’expression d’un souhait irréalisable. L’auto-perception et l’habileté du petit garçon s’étaient améliorées de façon spectaculaire au cours des années. William apportait ainsi la confirmation que «notre image de nous-même n’est pas immuable. Elle change d’une action à l’autre »  (Moshe Feldenkrais, La Conscience par le Mouvement, ed. Anglaise, 1968, p.11) pourvu que nous lui proposions un apprentissage positif. Ce que William apprit durant tous ces jeux est quelque chose de très important : tant qu’il dirigeait son attention pleine et entière (pendant son tour d’adresse et de libération périlleux) vers les stimuli multi-sensoriels complexes accompagnant son exploit, l’idée qu’il puisse échouer n’avait aucune prise sur lui. La confiance que William manifestait à mon égard (« tu es mon amie », s’empressait-il souvent de préciser, car il ne m’a jamais considérée comme une « professeure ») s’accompagnait d’une confiance en soi de plus en plus solide. En conséquence nos « séances ludiques » devinrent progressivement plus ‘Feldenkrais’. Elles commençaient à ressembler à une « communication sans paroles » très subtile entre deux systèmes nerveux, rappelant la « danse » souvent évoquée par Moshe Feldenkrais quand il parle de l’essence de l’Intégration Fonctionnelle. Dans une telle danse, les deux partenaires bougent avec douceur et aisance, si bien qu’il n’est plus possible de reconnaître qui est le meneur. L’accord tacite qui nous liait dans la direction et la nature de notre recherche ludique, ainsi que les moments magnifiques de découverte que nous vivions lors de l’exploration prudente de nouveaux moyens de mise en œuvre d’objectifs spécifiques, eurent aussi un effet sur William, qui se mit à aimer toujours davantage nos dialogues kinesthésiques de plus en plus silencieux. Les occasions qui lui permettaient d’être plus souvent à l’écoute de son for intérieur, tranquillement et attentivement, révélèrent un sentiment authentique de nouveaux degrés de liberté, en même temps qu’une connaissance intérieure de plus en plus fiable de ce qui était “fais-able” dans certaines situations. Par exemple, William n’eut bientôt plus aucune difficulté pour étendre son bras gauche vers l’avant ou au-dessus de sa tête, ou même dans son dos comme pour chercher quelque chose dans sa poche arrière. Tout ceci se devinait par l’amplitude toujours plus grande de ses mouvements et par une image de soi plus positive et plus vraie. Des occasions se présentèrent à de nombreuses reprises, pendant lesquelles William put faire une démonstration de son assurance croissante. Comme quand il fut « exhibé » devant des étudiants en médecine en tant que cas intéressant, ou bien (avec l’aide de sa merveilleuse Mamie), lorsqu’il enjamba une barrière pour offrir un bouquet de fleur à la Reine d’Angleterre. Le Prince Philip adressa alors à William un compliment sur sa révérence parfaitement exécutée, et le gamin en fut empli de fierté longtemps après.

P0000680La réalisation d’une vidéo sur l’utilisation des ballons gonflables dans le travail Feldenkrais fut un temps fort pour William. L’expérience vécue devant une caméra et l’occasion qu’il eut ensuite de se voir sur un écran fut un autre point culminant. Au lieu de donner de longues explications concernant le concept de l’“Air comme moyen de communication avec le système nerveux”, j’ai eu l’idée de confier à William la tâche de démontrer quel en est le secret, à savoir que la pression dans le ballon doit être juste afin que le ballon ne soit ni trop dur, ni trop mou. Son petit corps fit une démonstration vraiment convaincante de ce qui se passe réellement quand le système nerveux d’un élève Feldenkrais bénéficie d’une réponse proprio-kinesthésique grâce à un support cédant en souplesse. William n’a pas eu besoin de simuler la réaction spontanée de son corps. Quand il s’asseyait comme un cavalier sur un ballon qui était soit trop dur, soit trop mou, sans le vouloir, il tombait en arrière dans mes bras. Il ne se tenait assis de façon sûre (avec une relation gravitationnelle fiable et précise) que si le ballon était correctement gonflé. Dès que son petit derrière s’enfonçait à peine à la surface du ballon, William commençait à bouger comme s’il était au trot sur un véritable cheval, en s’écriant : “C’est bien comme ça !”. Ensuite, au cours d’autres expériences avec les ballons, mon petit assistant se tourna vers la caméra, essuyant sur son front une transpiration imaginaire, en déclarant : “Waouh, le showbiz, c’est un sacré travail !”.

Au moment où j’étais convaincue que nous avions enfin atteint le point de départ pour des séances d’Intégration Fonctionnelle consacrées à un but plus précis, le destin a voulu que certains évènements perturbent ce processus qui avait commencé de façon si encourageante... J’espérais que nous pouvions nous engager enfin dans une entreprise d’une importance particulière pour William ; il s’agissait de gagner plus de force et de dextérité dans sa main gauche. Juste après son septième anniversaire, nos séances de Feldenkrais devinrent de moins en moins fréquentes. En effet, les parents de William se débattaient alors dans de sérieuses difficultés (manque d’harmonie au sein de leur couple, comportement de plus en plus autodestructif du père provoqué par le diagnostic de cancer et une troisième grossesse pour la mère). Complètement débordée Emma ne réussissait à maintenir l’unité familiale que grâce au soutien bienveillant de la grand-mère.

Après la naissance de son troisième fils et malgré ses meilleures intentions, Emma ne trouva que rarement le temps d’amener William aux séances Feldenkrais. Par ailleurs je m’absentai de temps de temps de Bath à cette période pour des cours. Cette incertitude croissante se traduisit chez William par des migraines et des étourdissements qui s’ajoutèrent aux bouleversements émotionnels vécus à l’école et à la maison. Il lui arrivait de tomber dans la cour avec une fréquence inquiétante, comme le directeur de l’établissement en informa ses parents. Je ne tardai pas à découvrir que certaines de ces chutes étaient provoquées par des élèves malintentionnés le jour où William arriva avec des pansements sur les genoux et les joues et se plaignit de la méchanceté de certains camarades de classe. Ce ne fut qu’après son transfert dans une école privée spécialisée que William retrouva un certain degré d’équilibre. A cette période sa Mamie adorée joua un rôle important en lui offrant des leçons d’équitation hebdomadaires. Ces cours contrubuèrent beaucoup à l’apprentissage somatique, d’autant que les sessions Feldenkrais étaient moins régulières. Cet apprentissage impliquait essentiellement la reconnaissance et l’élimination progressive des différences entre les moitiés gauche et droite de son corps. Il s’agissait aussi de réduire d’une manière de plus en plus consciente le tonus musculaire dans la jambe, le bras et la main gauches par l’expérience de possibilités inattendues de mouvement dans la colonne vertébrale et le bassin. Notre programme comportait aussi des tentatives d’introduction de mouvements différenciés des doigts.

Un jour, j’ai accompagné William à son cours d’équitation. Il dirigea sa monture en utilisant ses deux mains avec un maintien du corps excellent et une épine dorsale qui ondulait légèrement. Sur le dos d’un cheval, il semblait vraiment lui-même. Le jeune cavalier et son cheval formaient une unité que l’on ne voit pas si souvent. Je me souvins de ce qu’il m’avait confié une fois : « Ce que j’aimerais le plus, ce serait être un centaure, moitié homme, moitié cheval… ou un faune ».

item12A huit ans, William s’inscrivit à un club de théâtre pour enfants. Son imagination s’orienta d’une manière décisive dans une direction qui enrichit sa vie, tout en la rendant encore plus mouvementée. Bien qu’il fût mis de côté l’apprentissage Feldenkrais qui avait précédé, l’aida considérablement, lui permettant de gérer des situations complexes sur scène. Équipé d’une queue et d’un parapluie balancé nonchalamment par son bras gauche, William eut un grand succès dans le rôle de “M. Faune”, obligé de servir une méchante sorcière jusqu’à ce qu’il soit libéré du sort qu’elle lui avait jeté. Pour tenir ce rôle, il dut apprendre de longs passages par cœur, ce qui était assez facile pour un enfant doué pour la communication verbale.

Lorsque les représentations prirent fin, William revint de nouveau régulièrement à mon cabinet : « Je veux venir. Le Feldenkrais, c’est super… c’est ce que je peux m’imaginer de mieux après une journée stressante à l’école ». Il ajouta alors que nos séances constituaient l’aventure la plus intéressante de sa vie, « ...encore bien mieux que l’école maternelle ». Un jour, quelque peu timidement, il me confia un secret très spécial: « Je ne devrais pas vraiment te le dire, mais à chacun de mes anniversaires, quand je souffle les bougies du gâteau, je souhaite revenir au temps où j’avais trois ans ». Et il ajouta, en guise d’explication : « À l’époque, j’étais seul à la maison avec maman… et c’est aussi le moment où je t’ai rencontrée ». Il lui arrivait de se souvenir d’un jeu auquel il avait joué avec moi quand il était un tout petit garçon et dont il voulait absolument revivre l’expérience : il s’agissait de transpercer des anneaux avec sa lance pendant un “concours hippique”, ce qui avait principalement renforcé la coordination entre sa main et ses yeux. « C’était plus amusant que de jouer avec des jouets », précisa William.

williampetit1Depuis que la mère de William était accaparée par son nouveau bébé, notre communication, irrégulière jusque-là, cessa. Son père pris le relais, mais le plus souvent William venait accompagné par sa grand-mère, qui, avec le temps, me confia leurs soucis familiaux. Pendant les séances avec son petit-fils elle profitait du temps pour lire ou simplement se reposer.

Quand il eut dix ans, j’appris que le bras gauche de William allait être mis dans une attelle ainsi que sa main gauche. Je me sentis impuissante et frustrée car je ne pouvais pas empêcher cette intervention qui, du point de vue de la Méthode Feldenkrais, ne serait pas d’une réelle efficacité. On m’expliqua qu’un spécialiste avait persuadé Emma que « le cerveau de William ne s’habituerait à la possibilité de tendre le bras gauche » que si la main et le bras gauche étaient placés pendant douze mois dans une attelle faite de bande extensible spéciale « légère comme une plume ».

Le résultat était bien sûr prévisible. “Will” souffrit — surtout pendant les chaleurs estivales lorsque sa liberté de mouvement était réduite et qu’il ressentait des démangeaisons parfois insupportables. Finalement, Emma fut assez déçue : « Son bras et sa main gauches sont maintenant tout droits certes, mais il ne les utilise plus vraiment. Alors qu’auparavant il était très habile », déplora-t-elle lors d’une conversation téléphonique. Le temps passa avant que William ne recommence à manifester son intérêt pour des “exercices” avec sa main gauche. Il était souvent beaucoup trop fatigué après l’école, ou bien autre chose avait plus d’importance, comme soulager son mal de dos (surtout après une chute de cheval) ou la spasticité des muscles de sa jambe gauche, aggravée par le stress à l’école et dans son quotidien. Cependant un jour il fut de nouveau totalement motivé. « Je veux apprendre à lacer mes chaussures tout seul. C’est vraiment embarrassant d’avoir à demander à un adulte de m’aider à le faire », m’annonça-t-il au début d’une de nos dernières séances. Nous avons alors entrepris la construction d’un dispositif inspiré de la pédagogie Montessori et nous l’avons mis à l’essai. La grand-mère de William a emporté cette structure à la maison, et j’espérais que William trouverait une aide pour s’en servir de temps en temps.

Au fil des mois, Luke, le mignon frère cadet, s’avéra être, en fait, un petit diable. Ses dents pointues laissaient parfois des traces bien visibles sur les bras et même sur le visage de William. Lorsque Luke grandit enfin, ces “attaques” se firent plus rares et, finalement, cessèrent. Cependant, malgré cet état de paix, les deux frères s’affrontaient encore parfois. Un jour William arriva à mon cabinet en larmes et fermé comme jamais il ne l’avait été auparavant. Son petit monstre de frère, Luke, l’avait frappé si fort à la tête avec une épée en bois que William sentait encore la douleur lorsqu’il arriva dans mon cabinet. Cette fois-ci, je fus très reconnaissante envers Emma, qui décida sur le champ de m’amener son fils. Tandis que j’entrais en contact physique avec William par des gestes et mouvements précautionneux afin de ramener à lui-même l’enfant bouleversé, il tomba dans un profond sommeil. « Peut-être, pensai-je, est-il en train de rêver à son cheval préféré ?» Alors que l’enfant dormait, je vécus un phénomène étrange que C. G. Jung appelle la “synchronicité”. J’entendis soudain le son des sabots d’un cheval dans la cour. William ouvrit alors les yeux, s’assit, et demanda : « Est-ce que c’est un cheval ? Je viens de rêver d’un cheval ». Puis le son se reproduisit. Quand j’ai regardé par la fenêtre, je pouvais à peine en croire mes yeux : Dehors, un jeune homme montait à cru un cheval de trait qu’il guidait vers la sortie de la cour. Durant les 23 années passées dans l’élégante ville de Bath je n’avais jamais vu ça. Un William émerveillé se leva juste à temps pour voir le dos du cavalier et la croupe de sa monture avant qu’ils ne quittent la cour. Etant absolument sûr que son rêve avait amené un véritable cheval sous ma fenêtre, William était de nouveau tout à fait lui-même. Le mal de tête avait disparu. Comme cela avait souvent été le cas, son monde imaginaire et la réalité concrète s’étaient rejoints pour un instant.

Lors d’une autre représentation théâtrale en été 2006, on confia à William un des rôles principaux, qu’il interpréta avec une telle conviction qu’un frisson me parcourut le dos. Il s’agissait d’une adaptation du roman de William Golding Sa Majesté des mouches. William jouait Peterkin Gay surnommé “Porcinet”, un garçon plus mûr que la moyenne mais myope et physiquement disgracieux qui, à la suite d’un accident d’avion, s’est trouvé coincé sur une île du Pacifique au milieu d’un groupe d’écoliers anglais.

Dans cette pièce Golding met en échec la tentative de vivre ensemble en tant qu’êtres humains “bien élevés” et “civilisés” comme un échec. Sans l’autorité des adultes, les garçons deviennent des sauvages à une vitesse terrifiante: ainsi, Porcinet est privé de ses lunettes avec lesquelles les garnements allumaient le feu. Simon, un enfant un peu rêveur, pris pour un sanglier, est chassé à mort. Ensuite, Porcinet, presque aveugle, le seul enfant qui ait tenté d’enrayer la chute du groupe dans le barbarisme, meurt, précipité du haut d’une falaise. Les arbres de l’île sont sans cesse détruits par les incendies qui font rage de façon incontrôlée, ce qui, en fait, attire un bateau qui sauvera finalement les enfants.

Au cours de l’entretien que j’évoquais au début de cet article, William m’a dit qu’il « Je le savais, tout simplement » (qu’il serait capable d’apprendre par cœur le long rôle si exigeant de son personnage), ajoutant avec beaucoup de logique : « Quand j’avais huit ou neuf ans, j’ai joué M. Faune et pour un enfant de huit ans, le texte était à peu près aussi long que celui du rôle de Porcinet pour un enfant de douze ans ». Quand je lui ai demandé ce qu’il avait préféré dans son expérience du théâtre, il a répondu : « Ce que j’ai aimé le plus, c’était à la fin au moment où je devais sauter en arrière de la scène quand les autres enfants me jettent du haut de la falaise. C’était un grand saut, mais il y avait quelqu’un qui m’attendait sur le tapis, en bas ». Puis, William a calculé pour moi combien de fois il avait sauté ainsi dans le noir : trente fois et chaque fois avec grand plaisir. Pour un garçon qui, à l’origine, n’avait pas la confiance nécessaire pour descendre les escaliers de peur de tomber, cela représentait un long chemin parcouru.

En revanche, William n’aimait pas du tout le fait que les autres garçons le poussent souvent « pour de vrai », au lieu de faire semblant. « Je n’avais plus mes lunettes et je n’y voyais rien. Je dérapais parfois sur la scène parce que l’estrade était glissante à cause de l’huile pour bébé que nous devions étaler sur notre corps — en plus le plancher était en pente vers l’avant. ». Ensuite, William parla longtemps de l’art de l’acteur, qui ne devait jamais s’identifier à son personnage. « Un garçon, non, en fait deux, sont devenus complètement fous. Ils se sont vraiment transformés pour devenir les personnages qu’ils jouaient sur scène. Et ça n’est vraiment pas bien ». William, quant à lui, était redevenu lui-même après le spectacle. Mais pas entièrement, comme je l’ai su peu après. Il me raconta comment lui et le garçon qui jouait Simon, l’autre victime dans l’histoire, s’asseyaient souvent en coulisse et se demandaient ce qui se serait passé s’il y avait eu une suite avec cette bande de jeunes sauvages passant des années sur l’île au lieu d’être sauvé de façon presque miraculeuse. Ils s’imaginaient revenir tous les deux en fantômes pour hanter l’île et faire que leurs assassins s’entretuent jusqu’à ce qu’il ne reste que leur chef, celui-ci finissant par se suicider dans un accès de folie. Il n’était pas facile de savoir si William pensait alors aux personnages de la pièce ou aux garçons qui la jouaient.

A ma question: « Penses-tu que tu deviendras acteur ?” », il répondit : « Oh, je ne crois pas, vraiment. Je pense que je préfèrerai plutôt mettre en scène une pièce ou que j’en écrirai une peut-être, parce que j’aimerais savoir comment ça fait de se passer des applaudissements et des éloges… j’ai déjà écrit quelques poèmes ». Il ajouta avec nonchalance : « Oui, en fait ce que j’aimerais vraiment, c’est essayer d’écrire une pièce de théâtre ». Mettait-il “la barre trop haut” ? Peut-être pas.

Jan2007029Sans doute, l’apprentissage « organique, somatique » selon Feldenkrais a beaucoup aidé cet enfant intelligent, réduit à rester à l’écart à cause de son handicap, à faire face, dès son plus jeune âge, et de manière active et créative, à des problèmes auxquels nous sommes tous confrontés mais que peu d’entre nous apprennent à maîtriser. Moshe Feldenkrais soulignait que nous ne devenons capables d’un comportement “constructif” que si nous réussissons à trouver un équilibre entre deux pôles : d’un côté le sentiment illusoire d’“omnipotence” que nous vivons normalement quotidiennement dès la naissance (Maman et nourriture viennent à nous si nous exprimons nos souhaits et besoins assez fort) ; et de l’autre l’expérience inévitable, qui vient plus tard, de notre « insignifiance » et notre « insuffisance » . Au cours du temps ceux qui travaillent consciemment sur eux-mêmes deviennent capables de gérer intelligemment ce conflit fondamental. Toutefois, certains n’y arrivent jamais, disait-t-il.

Postface

Dans les années qui suivirent je suis restée en contact avec la famille de William. Dernièrement j'ai parlé au téléphone avec sa mamie qui m'a dit que son petit-fils avait terminé ses études de lettres classiques et était inscrit en Masters.

 

(1.) Peut-être que William vivait un moment où une toute nouvelle vision du monde s’avérait plausible. Pour ceux qui acceptent la conception du monde basée sur la physique quantique, un tel moment ne représenterait probablement qu’un exemple de l’inévitabilité de son émergence au quotidien. Tel le Professeur Hans-Peter Dürr, élève de Werner Heisenberg et Prix Nobel Alternatif, qui parle de la « réalité comme d’une potentialité ». Dans son livre intitulé “Auch die Wissenschaft spricht nur in Gleichnissen” [« La Science aussi ne parle qu’à travers des métaphores » trad. I.N.], Dürr explique que, selon les découvertes révolutionnaires de la physique quantique datant des années 1920, la réalité - traditionnellement considérée comme un ‘champ d’énergie’ - est plutôt un «champ d’informations» illimité, s’étendant au monde entier - et non soumis aux lois de l’espace tri-dimensionnel, comme continuent à croire les scientifiques qui ne jurent que par « l’objectivité » . Selon Dürr le présent désigne « le moment où la potentialité devient facticité et la possibilité devient actualité ». (trad. I.N. p.33 ).

En 1994 la maison d’édition Albin Michel a publié « De la science à l’éthique  - Physique moderne et responsabilité scientifique», le seul livre de Hans-Peter Dürr qui existe en Français. [Titre original : DAS NETZ DES PHYSIKERS, [« Le filet du du physicien » trad. I.N.]